Ad potentes
(Aux puissants)
Vous vous croyez les Maîtres de l'opinion
universelle, et vous n'en avez exploré que la part la plus accessible, vous
êtes maîtres de l'opinion universelle comme Christophe Colomb, débarquant aux îles
Bahamas, se croyait maître des Indes. Et d'ailleurs, permettez-moi de vous le
dire, votre colossale machine publicitaire, dans les premières années de sa
mise en marche, n'a fait que remuer l'opinion, l'agiter, la brasser. Vous avez
appelé les peuples au Profit comme vous les appelez maintenant aux armes ; et
les plus avides se pressant autour de vous, dans l'attente de la curée, leur
foule gesticulante et grimaçante vous a caché l'horizon, leurs cris ont
rempli, recouvert, submergé le silence de millions d'hommes. Mais à présent il
vous faut agir. Vous avez promis la liquidation d'une société dont vous
dissipiez d'ailleurs effrontément les réserves, et les imbéciles continuent à
calculer les profits d'une telle opération, alors que vous savez déjà qu'elle
ne laissera qu'un passif immense. Alors, il vous faudra créer. Nous vous avons
vus fiers d'une philosophie : celle qui n'accorde à l'homme, à ce bipède, qu'un
mobile, l'intérêt, qu'un Dieu, le bonheur, et qu'une mystique, celle de
l'instinct. L'expérience va nous dire ce qu'elle vaut. Daignez me comprendre.
Ne prenez pas ceci pour une plaisanterie. Vous avez pu jeter bas une société,
mais vous n'en reconstruirez pas une autre avec cette espèce d'hommes.
Construire est toujours une œuvre d'amour. Il faudra donc que vous fassiez tôt
ou tard appel, à une humanité que vous connaissez très mal, que vous vous
refusez même de connaître parce que son existence réduirait à rien vos thèses,
une humanité non réaliste, au sens que vous donnez à ce mot. Une autre
humanité, une autre espèce d'hommes, dont vous croyez qu'elle n'exige jamais
rien, parce qu'elle n'a pas besoin des mêmes choses que vous. Elle n'exigera
peut-être pas, elle ne formulera peut-être pas ses griefs, et il est même
certain qu'elle ne les vengera pas. Mais vous ne viendrez pas à bout de sa
patience, de sa sainte patience. Ce que vous aurez abattu, elle le relèvera
derrière vous, une fois, dix fois, cent fois, elle ramassera inlassablement
tout ce que vous aurez laissé tomber, elle vous le remettra dans la main en
souriant. L'image que vous vous faites de la vie est devenue si grossière à
votre insu, que vous croyez avoir trouvé dans la violence le dernier secret de
la domination, alors que l'expérience démontre chaque jour que l'humble patience
de l'homme a constamment mis en échec, depuis des millénaires sans nombre, les
forces hagardes de la nature. Vous ne triompherez pas de la patience du pauvre
— patientia pauperum non peribit in aeternum.
Georges Bernanos, in Les enfants humiliés, Gallimard, 1949,
pp. 252-254.