Pourquoi
Je suis Catholique
Manuel
d’Apologétique : Introduction à la doctrine catholique, éd. Emmanuel
Vitte, Paris Lyon, 1937, 8e éd., 490 p.
[ IMPRIMATUR :
C. Guillemant,
Vic. gen. , Atrebati, die 30
Aprilis 1920.]
Lettre d’approbation
Cher
Monsieur l'Aumônier,
Succès oblige. Votre premier
ouvrage : La Doctrine catholique, vous
a conduit et presque contraint à lui donner un complément : Le Manuel d'Apologétique.
Ne vous en prenez qu'à vos
qualités de méthode, de précision, de probité scientifique. Ce sont elles qui
vous ont conquis tant de lecteurs et de disciples, et qui les ont autorisés à
attendre de vous ce nouvel effort.
Un manuel d'apologétique, en
effet, n'est pas chose facile. L'objet en est complexe, ardu et, du moins en sa
partie négative ou défensive, en voie de perpétuelle transformation. La tâche
exige une intelligence toujours en éveil, et autant de souplesse que de fermeté
dans l'esprit.
Et puis, l'Apologétique
n'est-elle point, par son but, un art aussi bien qu'une science? Si elle
prétend convaincre et toucher, ne lui faudra-t-il pas compter avec les
circonstances de temps, de pays, de personnes? Le choix des arguments, leur
importance respective, la manière de les faire valoir : c'est en cela que
précisément consistera le talent de l'apologiste, son mérite et son succès.
Votre « Manuel», Monsieur
l'Aumônier, trahit de vastes lectures et un long travail de mise en œuvre.
Vous avez eu raison de donner, pour point de départ
à la recherche de la vraie Religion et de la véritable Église, dés notions
rationnelles sur la certitude, sur la nature de l'homme, sur les rapports qui
existent entre l'âme humaine et son Créateur. Rien n'est plus opportun à
l'heure actuelle. Le plus difficile aujourd'hui, c'est d'amener les indifférents
à reconnaître la nécessité d'une religion. Dès qu'ils sont arrivés là, leur
choix est vite fait. La religion chrétienne et catholique défie toute
comparaison.
Toutefois,
là encore, vous aviez à combattre de redoutables adversaires. Formés aux
disciplines scientifiques, habitués à passer au crible tous les textes et tous
les raisonnements, les savants modernes sont aussi habiles à l'attaque qu'à la
riposte. Vous avez exploré, avec beaucoup de sagacité et de conscience, ce
qu'on peut appeler leurs positions de combat. Je ne crois pas que vous ayez
éludé aucune des questions agitées naguère dans les divers domaines où se
rencontrent la foi et le rationalisme : exégèse, histoire des religions,
évolution des dogmes, histoire de l'Église primitive.
Malgré des imperfections
inévitables en une matière qui touche à des problèmes si délicats, vous avez
réalisé une œuvre de valeur.
Vous excellez à mettre les idées
dans un ordre lumineux et serré. Vous êtes plus touché par la solidité des
arguments que par la renommée de leurs auteurs. Vous savez puiser les informations
aux bonnes sources, sans abdiquer la légitime indépendance de votre jugement.
Je souhaite donc à votre livre,
cher Monsieur l'Aumônier, le même succès qu'à ses devanciers. Je suis heureux
de vous encourager à poursuivre les travaux que vous avez entrepris, depuis
quelques années, pour la diffusion de la science qui est la plus nécessaire, je
pourrais dire, la plus passionnante de toutes : celle de la Religion.
Je bénis, cher Monsieur
l'Aumônier, votre vaillante initiative, et je vous renouvelle l'assurance de
mes sentiments paternellement dévoués en Notre-Seigneur.
Eugène LOUIS, évêque d’Arras
Arras, le 23 mai 1920, en la fête de la Pentecôte
Introduction. — Notions
générales
Première
Partie : Les Préambules rationnels
de la Foi.
SECTION I : DIEU
Chap. préliminaire. — Le problème de
la certitude
Chap. I. — De l'existence de Dieu
Chap. II. — De la nature de Dieu
Chap. III. — Action de
Dieu. Création et Providence
SECTION II : L'HOMME
Chap. I. — Nature de l'homme
Chap. II. — Origine et Destinée de l'homme. — Unité de l'espèce humaine.
— Antiquité de l'homme
SECTION III : RAPPORTS
ENTRE DIEU ET L'HOMME
Chap. I. — Religion et Révélation
Chap. II. — Les Critères de la Révélation. Le Miracle et la Prophétie
Seconde
Partie : Recherche de la vraie Religion.
SECTION I : LES
FAUSSES RELIGIONS
Chapitre unique. — Les
principales Religions non chrétiennes
SECTION II : LA
VRAIE RELIGION. LE CHRISTIANISME
Chap. I. — Les Documents de la Révélation
Chap. II. — L'Affirmation de Jésus
Chap. III. —
Réalisation en Jésus des prophéties messianiques
Chap. IV. — Jésus a
confirmé son affirmation par ses prophéties, par ses miracles, par sa
résurrection
Chap. V. — La Doctrine de Jésus. Sa rapide diffusion. Sa merveilleuse conservation.
Le Martyre
Troisième
Partie : La vraie Église.
SECTION I : RECHERCHE
DE LA VRAIE ÉGLISE
Chap. I. — Institution d'une Église
Chap. II. — La vraie Église. Ses notes. Seule l'Église romaine les a.
SECTION II : CONSTITUTION
DE L'ÉGLISE
Chap. I. — Hiérarchie et pouvoirs de l'Église
Chap. II. — Les Droits de l'Église. Relations de l'Église et de l'État
SECTION III : APOLOGIE
DE L'ÉGLISE
Chap. I. — L'Église et l'Histoire
Chap. II. — La Foi devant la raison et la science
Première partie :
Introduction et préambules rationnels de la Foi
INTRODUCTION
NOTIONS GÉNÉRALES
1. Définition.
Étymologiquement, le mot apologétique (grec apologêtikos,
apologia) veut dire justification, défense. Conformément à l’étymologie,
l'apologétique est la justification et la défense de la foi catholique.
2. Objet. Comme on peut
le voir par la définition, l'apologétique a un double objet. Elle est : a) la justification de la foi catholique. Considérant
la religion dans son fondement, c'est·à-dire dans le fait de la révélation
chrétienne, dont l'Église catholique se dit la seule dépositaire fidèle, elle
expose les motifs de crédibilité qui en démontrent l'existence. Le problème
qu'elle doit résoudre est donc celui-ci: Étant donné qu'un certain nombre de
religions se partagent l'humanité, il s'agit de trouver la vraie. Or
l'apologiste catholique prétend que sa foi est la seule vraie, qu'elle est
objectivement vraie: il doit donc en faire la preuve. Ce premier travail
constitue l'apologétique démonstrative ou constructive,. - b) la défense de la foi catholique. Non
seulement l'apologétique présente les titres de la Religion catholique à notre
adhésion, mais elle fait front à ses adversaires et répond aux attaques qu'elle
rencontre, chemin faisant. Et comme les attaques varient avec les époques, il
s'ensuit qu'elle aussi doit évoluer et se renouveler sans cesse: laissant de
côté les objections anciennes et démodées, elle doit se porter sur le terrain
de combat choisi par les adversaires de l'heure présente. Envisagée sous ce
second aspect, l'apologétique a un caractère négatif et porte le nom
d'apologétique défensive.
3. - Corollaire. - APOLOGÉTIQUE
ET APOLOGIE. - L'on a coutume de distinguer l'apologétique de l'apologie. «
Apologétique signifie proprement: science de l'apologie, de même que dogmatique
signifie science des dogmes. L'apologétique est la défense savante du christianisme
par l'exposé des raisons qui l'appuient ... Une apologie est une défense
opposée à une attaque[1].»
L'objet de l'apologétique est donc plus général. L'apologie, au contraire, se
meut dans une sphère restreinte: elle se borne à défendre un point de la
doctrine catholique, qu'il s'agisse du dogme, de la morale ou de la discipline[2].
Elle prouve, par exemple, que le mystère de la Trinité n'est pas absurde, qu'il
est injuste d'accuser la morale chrétienne d'être une morale intéressée, que le
célibat, loin d'être une institution blâmable, offre de précieux avantages ;
elle réhabilite, s'il le faut, la mémoire d'un saint. L'apologie remonte au
premier âge du christianisme; l'apologétique, étant une science, n'est venue
que plus tard, et elle est toujours en voie de formation, ou du moins, de
perfectionnement.
But et Importance de l'Apologétique.
4. - But. - L'objet de
l'apologétique (N° 2) fait ressortir clairement le but qu'elle poursuit.
A. EN TANT QUE
DÉMONSTRATIVE, elle vise le croyant, d'une part, et d'autre part, l'indifférent
et l'athée: - a) le croyant, pour le soutenir dans ses convictions en lui
permettant d'établir le bien-fondé de sa foi, en éclairant son intelligence et
en affermissant sa volonté; - b) l'indifférent et l'athée, le premier pour le
convaincre que la question religieuse s'impose, et que l'indifférence, en
matière aussi grave, est déraisonnable, le second pour le tirer de son
incrédulité. Elle veut les amener tous les deux à réfléchir, à étudier et à se
convertir[3].
B. - EN TANT QUE
DÉFENSIVE, l'apologétique ne vise que les anti-croyants et elle a pour but
de réfuter leurs préjugés et leurs objections. Nous disons anti-croyants, et
non incroyants, car tandis que souvent les incroyants se contentent de ne pas
croire, les anti-croyants ont leur religion à eux, qu'ils dressent contre la
religion catholique: religion de la science, de l'humanité, de la démocratie,
de la solidarité, etc.
5. - Importance. - L'importance
de l'apologétique se déduit des deux raisons suivantes: - a) Elle est à la base
de la foi. Rappelons-nous, en effet, que la foi implique un triple concours: le
concours de l'intelligence, de la volonté et de la grâce. Or, le rôle de
l'apologétique est de conduire au seuil de la foi, de la rendre possible en
démontrant qu'elle est raisonnable[4].
Sans doute, à consulter les faits, la question ne se pose pas tout d'abord pour
nous. Elle est résolue, avant même que notre esprit s'attache à la discuter;
car, quelle que soit la religion à laquelle nous appartenons, nous la recevons
tous de notre milieu et de notre éducation: elle nous vient de nos parents et
de nos maîtres. Beaucoup s'en contentent toujours d'ailleurs et l'acceptent
ainsi, toute faite, d'autorité, sans discussion et sans contrôle. Mais il peut
arriver un moment oille doute envahisse notre esprit et où il soit nécessaire
d'armer notre foi contre. les attaques de nos ennemis. Saint Pierre ne
recommandait-il pas déjà aux premiers chrétiens de se tenir prêts à répondre
quand on leur demanderait compte de leur croyance (1 Pierre, III, 15). Autant
et plus que jamais, tout catholique doit être en état de se raisonner sa foi
et d'en rendre raison aux autres[5].
- b) L'apologétique est la condition nécessaire de la théologie. En effet,
l'exposition de la Doctrine catholique suppose la foi déjà admise et ne
concerne que les croyants. Il suit de là que, si toutes deux ont des points de
contact et s'occupent également de la révélation, elles diffèrent quant au
point de départ et quant à la marche. Ainsi l'apologiste, sans autre instrument
que la raison, part des créatures pour s'élever au créateur, à un Dieu
révélateur et aboutit au fait de l'Église enseignante, au lieu que la théologie
suit un ordre inverse: partant du point d'arrivée de l'apologétique, à savoir,
du magistère infaillible de l'Église, elle expose les enseignements de la foi.
Division de l'Apologétique.
6. - La religion catholique ayant pour fondement le lien,
les rapports qui existent entre Dieu et l'homme, ou plutôt l'âme humaine, il
s'ensuit que l'apologétique doit traiter de Dieu, de l'homme et de leurs
rapports. Or la solution des problèmes qui concernent ce triple objet est du domaine
de la philosophie et de l'histoire. D'où deux grandes divisions: la partie
philosophique et la partie historique.
7. – 1° Partie
philosophique. - Les principales questions, qui sont du ressort de la
philosophie, sont les suivantes. - A. SUR
DIEU. Cette première section traite de l'existence de Dieu, de sa nature et
de son action (Création et Providence). - B.
SUR L'HOMME. La seconde section doit démontrer l'existence de l'âme
humaine, d'une âme qui a pour propriétés d'être spirituelle, libre et
immortelle. - C. SUR LEURS RAPPORTS.
La troisième section forme comme la conclusion des deux premières. En partant
de la nature de Dieu et de l'homme, elle a pour but d'établir les rapports qui
s'ensuivent nécessairement et ceux dont il est possible de présumer
l'existence. Les trois sections de la première Partie forment ce qu'on appelle
les préambules rationnels de la foi.
8. - 2° Partie
historique. - Avec la seconde partie, nous abordons la question de fait. Or
tout fait relève de l'histoire. C'est donc par les documents historiques que
l'apologiste doit prouver l'existence des révélations primitive et mosaïque,
puis de la révélation chrétienne faite par Jésus-Christ et dont l'Eglise
catholique garde le dépôt. La partie historique se subdivise donc en deux
sections: la démonstration chrétienne et la démonstration catholique.
A. DÉMONSTRATION
CHRÉTIENNE. - Dans cette 'première section, il s'agit de prouver l'origine
divine de la religion chrétienne par des signes ou critères qui emportent notre
assentiment. Ces signes sont de deux sortes. Il y a : - a) les critères
externes ou extrinsèques, c'est-à-dire tous les faits, miracles et prophéties,
qui, ne pouvant avoir d'autre auteur que Dieu, ont été fournis par lui en vue
de la révélation pour déterminer et confirmer notre foi, et - b) les critères
internes ou intrinsèques c'est-à-dire ceux qui sont inhérents à la doctrine
révélée (voir N° 156):
B. DÉMONSTRATION
CATHOLIQUE. - Après avoir, prouvé l'origine divine de la religion chrétienne,
l'apologiste doit montrer que l'Eglise catholique seule possède les marques de
la vraie Église fondée par Jésus-Christ.
9. - AUTRE FORME
DE DÉMONSTRATION. - Ces deux sections de la partie historique peuvent être
fondues en une seule, et l'on peut faire immédiatement la démonstration
catholique sans passer par l'intermédiaire de la démonstration chrétienne.
L'apologiste qui adopte cette méthode à un degré va droit à l'Église catholique
qu'il montre « illustrée de tels caractères, que tout le monde peut aisément la
voir et la reconnaître pour la gardienne et la maîtresse unique du dépôt de la
révélation », possédant elle seule « le trésor immense et merveilleux des
faits divins qui portent jusqu'à l'évidence la crédibilité de la foi chrétienne
», et étant elle-même un fait divin, « un grand et perpétuel motif de
crédibilité, par son admirable propagation, sa sainteté éminente, son
inépuisable fécondité en toute sorte de biens, son unité catholique et son
invincible stabilité[6]. »
La crédibilité du magistère divin de l'Église une fois admise il ne reste plus
qu'à écouter ses enseignements.
Telles sont les grandes lignes de l'apologétique
démonstrative. Elle marche, du reste, de pair avec l'apologétique défensive qui
lui déblaie le terrain en réfutant les objections que lui opposent ses
adversaires, soit dans la partie philosophique, soit dans la partie historique.
Les méthodes de l’Apologétique
10. - 1°
Définition. - On entend par méthode apologétique l'ensemble des procédés que
les apologistes emploient pour démontrer la vérité de la religion chrétienne.
11 – 2° Espèces.
-
Comme la méthode de l'apologétique doit ,varier nécessairement avec la nature
du sujet qu'elle traite, il y a lieu de distinguer: - a) la méthode philosophique
ou rationnelle dans la partie philosophique
où il s'agit de démontrer par la raison l'existence et la nature de Dieu et de
l'âme humaine, et d'établir leurs rapports; - b) la méthode historique dans la
seconde partie où il faut prouver par l'histoire le fait de la révélation. La
méthode historique, à son tour, prend différents noms, selon la manière de
procéder de l'apologiste.
1. SELON LE
POINT DE DEPART qu'il adopte, nous avons la méthode descendante et la
méthode ascendante. - 1) Dans la méthode descendante, l'apologiste suit la
marche que nous avons tracée au N° 8 : il va de la cause à l'effet, de Dieu à
son œuvre. Remontant aux origines du monde, il apporte successivement les
preuves de la triple Révélation divine, primitive, mosaïque et chrétienne. - 2)
Dans la méthode ascendante, il suit l'ordre inverse dont nous avons parlé au
N° 9 : il va de l'effet à la cause, de l'œuvre à l'auteur. Partant du fait
actuel de l'Église, il établit ses titres à notre croyance; après quoi, il ne
reste plus qu'à écouter son témoignage sur la révélation elle-même.
2. SELON LA
NATURE DES ARGUMENTS et l'importance que l'apologiste leur attribue dans la
démonstration, nous avons: la méthode extrinsèque ou externe, et la méthode
intrinsèque ou interne. - 1) La méthode extrinsèque est ainsi appelée parce que
son point de départ est extrinsèque, c'est-à-dire pris en dehors de l'homme, et
parce qu'elle fait un usage presque exclusif des critères extrinsèques ou
externes (voir N° 156). - 2) La méthode intrinsèque, au contraire, part de
l'homme pour s'élever jusqu'à Dieu, et attache plus d'importance aux critères
intrinsèques (voir N° 156). Considérant l'homme au point de vue individuel et
au point de vue social, elle montre combien la religion surnaturelle répond aux
appels et aux besoins de son âme.
12. Nota. LA MÉTHODE D'IMMANENCE. A la méthode
intrinsèque se rattache la méthode de l'immanence. Les partisans de la méthode
d'immanence prennent leur point de départ dans la pensée et l'action de
l'homme. L'homme, disent-ils, sent en lui un besoin inassouvissable de
béatitude; il a faim et soif d'idéal, d'infini, de divin. A certaines heures de
mélancolie et de tristesse, il éprouve, selon le mot de saint AUGUSTIN, une
inquiétude qui ne lui laisse aucun repos. Ces états d'âme, qui sont l'œuvre de
la grâce, doivent disposer l'homme de bonne volonté à accepter la révélation
chrétienne qui seule peut combler le vide de son cœur. Ainsi les aspirations
internes et immanentes (du lat. in manere,
immanens, qui réside dans), c'est-à-dire, d'après l'étymologie du mot, qui
sont au fond de notre être, démontrent que notre nature a besoin d'un surcroît,
et qu'elle postule[7], pour ainsi
dire, le surnaturel, le transcendant, le divin que nous offre la révélation
chrétienne ..
13. - Valeur des
différentes méthodes. -1. Nous n'avons pas à apprécier ici les deux méthodes,
descendante et ascendante. Qu'il nous suffise de remarquer que la démonstration
à un degré, méthode ascendante, a
l'avantage d'être moins longue, mais aussi l'inconvénient d'être moins
complète. - 2. Que faut-il penser des méthodes extrinsèque, intrinsèque et
d'immanence ? Il est bien évident que leur efficacité, et par conséquent
leur valeur, varie avec les époques et l'état des esprits auxquels elles
s'adressent[8]. Aucune
n'est d'ailleurs sans dangers si elle ne reste dans de justes limites. - 1) La méthode extrinsèque, poussée trop
loin, tombe dans l'intellectualisme. En exagérant la part de l'esprit et la
force de la raison, elle paraît détruire la liberté de la foi et risque de
manquer son but. Car elle aura beau démontrer comme un théorème qu'il y a une
révélation divine et que l'Église catholique en garde le dépôt, nous ne
consentirons à y adhérer que si elle correspond à nos aspirations. - 2) De même, la méthode intrinsèque, si elle rabaisse trop la raison et accorde
trop de place à la volonté et au sentiment dans la genèse de l'acte de foi,
aboutit au subjectivisme et au fidéisme, et manque également son but. Il ne
suffit pas, en effet, dé montrer la conformité de la révélation chrétienne avec
les aspirations du cœur humain; si l'on passe sous silence les preuves historiques
qui attestent son origine divine, les adversaires pourront toujours objecter
que la religion catholique n'a pas plus de valeur que les autres religions. -
3) Ce que nous venons de dire de la méthode interne s'applique à la méthode d'immanence. Celle-ci peut
être une excellente préparation d'âme, mais elle ne saurait être irréprochable
que dans la mesure où elle n'est pas exclusive.
14.-.Apologétique
intégrale. - L'apologétique intégrale doit donc réunir les trois méthodes,
extrinsèque, intrinsèque et d'immanence. - a) Pour aboutir plus sûrement à
l'acte de foi, il est bon de faire d'abord la préparation d'âme, soit par la
méthode intrinsèque, soit par la méthode d'immanence. « C'est seulement dans
le vide du cœur, dit M. BLONDEL, c'est dans les âmes de silence et de bonne
volonté qu'une révélation se fait utilement écouter du dehors. Le sens des
paroles et l'éclat des signes ne seraient rien sans doute, s'il n'y avait
intérieurement le dessein d'accepter la clarté divine.» - b) Ce travail
préliminaire une fois achevé, la méthode intrinsèque et la méthode d'immanence
doivent rejoindre la méthode extrinsèque et commencer avec elle l'enquête historique
pour faire la preuve du fait de la révélation.
Historique de l’Apologétique
Que les méthodes de l'apologétique aient varié avec les
temps, qu'elles aient dû s'adapter aux idées et aux besoins des milieux, cela va
de soi. Il est permis cependant, parmi les tendances diverses, de distinguer
trois courants principaux, et par conséquent, trois sortes d'apologétiques :
l'apologétique traditionnelle, l'apologétique moderne et l'apologétique
moderniste.
15. - Apologétique
traditionnelle. - L'apologétique traditionnelle est celle qui a toujours
été et qui est encore en usage dans l'Église, et qui forme ainsi comme une
tradition ininterrompue. Elle se caractérise par l'importance qu'elle. donne
aux critères externes. Elle s'adresse surtout à l'intelligence, mais il ne faut
pas croire toutefois qu'elle se désintéresse des dispositions morales.
Il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur les principaux
apologistes, pour se convair1cre qu'elle a su faire une heureuse alliance des
méthodes extrinsèque et intrinsèque. - 1. A commencer par Notre-Seigneur
lui-même, n'est-il pas évident qu'il attache le plus grand prix à la
préparation morale? (Paraboles de la semence, Marc, IV, 1, 20 ; des invités aux
noces, Mat., XXII, Luc, XIV). Il ne consent généralement à donner des signes de
sa mission divine qu'à ceux qui ont la foi, la confiance et l'humilité. - 2.
Les Apôtres ne procèdent pas autrement que leur Maître. - 3. Plus tard, au
temps des persécutions, l'apologétique est avant tout, défensive. Les chrétiens
sont accusés de complot contre la sûreté de l' Etat, d'athéisme et
d'immoralité. Pour les défendre de ces calomnies, les apologistes instituent un
parallèle entre le paganisme et le christianisme, ils font ressortir la transcendance
de celui-ci (critères internes), puis ils invoquent les miracles d'ordre moral:
la conversion du monde, la sainteté de vie des chrétiens, leur constance
héroïque au milieu des supplices, leur nombre croissant (saint JUSTIN,
TERTULLIEN). - 4. Saint THOMAS D'AQUIN, le grand apologiste du moyen âge, après
avoir exposé les préambules de la foi et réfuté les objections des adversaires
(Somme contre les Gentils), montre,
dans sa Somme théologique, l'harmonie et l'accord des vérités chrétiennes, avec
les aspirations de notre âme (critères intrinsèques). - 5. Au L'on comprendra
mieux le modernisme quand on aura étudié le chapitre suivant et en particulier
le système intuitionniste de M. BERGSON. Au XVIIe siècle, BOSSUET
fait, il est vrai, un usage exclusif des critères externes[9],
mais PASCAL, en revanche, s'attache surtout aux critères internes, au point
qu'il a pu être regardé comme l'initiateur de la méthode d'immanence dont il a
été question plus haut (N ° 12.) Débutant par les critères internes d'ordre
subjectif, il considère la nature humaine dans sa grandeur et sa misère. Il
veut ainsi amener l'homme à reconnaître que la religion lui est nécessaire
comme explication et comme remède à son indigence; elle seule nous fait
comprendre, en effet, notre misère en nous en découvrant la cause dans le péché
originel, et elle nous indique le remède dans la Rédemption du Christ. Pascal
fait donc la préparation du cœur avant de prouver la vérité du christianisme
par les critères externes.
16. - 2°
Apologétique moderne. - La caractéristique de l'apologétique moderne c'est la
prépondérance accordée aux critères internes. Sous prétexte que les preuves
historiques et les critères externes: miracles et prophéties, ont peu de force
pour convaincre les esprits imbus des idées philosophiques et scientifiques
modernes, les apologistes s'attachent surtout à la préparation morale. Ils
exposent les merveilles du christianisme, la parfaite harmonie du culte
catholique avec le sens esthétique (CHATEAUBRIAND), sa valeur et sa vertu
intrinsèque (OLLÉ-LAPRUNE, Yves LE QUERDEC), sa transcendance (Abbé DE
BROGLIE), ses beautés intimes, ses admirables effets, par exemple, en apportant
la consolation à ceux qui souffrent (méthode intime de Mgr BOUGAUD). Ou bien
ils voient dans la religion et l'autorité de l'Eglise le fondement de l'ordre
moral et social (LACORDAIRE, BALFOUR, BRUNETIÈRE), etc. Nous avons déjà dit que
cette méthode, excellente en soi, serait incomplète, si elle supprimait
totalement les critères externes: miracles et prophéties (N° 13).
17. - 3°
Apologétique moderniste. - L'apologétique moderniste, dont les représentants les
plus connus sont: en France, LOISY (L'Évangile
et l'Église, Autour d'un petit livre), LE ROY (Dogme et Critique) ; en Angleterre, TYRREL (De Charybde à Scylla), en Italie, FOGAZZARO (Le Saint), a été condamnée par le Décret Lamentabili (3 juillet 1907) et l'Encyclique Pascendi (8 sept. 1907). En voici les traits principaux:
A. DANS LA
PARTIE PHILOSOPHIQUE. - Deux points caractérisent la philosophie moderniste: -
a) Dans son côté négatif elle est agnostique. Nourri des philosophies modernes:
subjectivisme de Kant, positivisme d'A. Comte, intuitionnisme de M. Bergson,
le modernisme professe que la raison pure est impuissante à franchir le cercle
de l'expérience et dés phénomènes et, de ce fait, inapte à démontrer
l'existence de Dieu, même par le moyen des créatures. - b) Dans son côté
positif, la philosophie moderniste est constituée par la doctrine de
l'immanence vitale ou religieuse (immanentisme). D'après cette théorie, rien ne
se manifeste à l'homme qui ne soit préalablement contenu en lui. « Dieu n'est
pas un phénomène qu'on puisse observer hors de soi, ou une vérité démontrable
par un raisonnement logique. Qui ne le sent pas en son cœur ne le trouvera
jamais au dehors. L'objet de la connaissance religieuse ne se révèle que dans
le sujet par le phénomène religieux lui-même[10].
» Ainsi la raison ne démontre pas Dieu, mais l'intuition[11],
le découvre[12] au fond de
l'âme, ou plutôt, comme ils disent, dans les profondeurs de la subconscience où
nous le trouvons vivant et agissant.
B. DANS LA
PARTIE HISTORIQUE. - L'historien moderniste est, quoiqu'il s'en défende,
tributaire de ses principes philosophiques. Agnostique, il prétend que
l'histoire n'a pour objet que les phénomènes. Dieu, étant au-dessus des
phénomènes, ne peut donc être l'objet de l'histoire, mais affaire de foi: d'où
la grande distinction entre le Christ de l'histoire et le Christ de la foi, le
premier, réel, le second, transfiguré et défiguré par la foi. Deux autres
principes, l'immanence vitale et la loi de l'évolution expliquent le reste:
l'origine de la religion, née du sentiment religieux du Christ et des premiers
chrétiens, sa transformation successive que l'on constate dans le développement
du dogme. Les Livres Saints, en général, et les Évangiles, en particulier,
n'ont du reste aucune valeur historique.
En résumé, l'apologiste moderniste rejette toutes les
preuves traditionnelles. Dans la partie philosophique, partant de la théorie
kantiste, que la raison pure ne démontre pas Dieu, il substitue les preuves de
sentiment aux preuves rationnelles. Dans la partie historique, n'admettant pas
que Dieu puisse être un personnage de l'histoire, il supprime les critères
extrinsèques: miracles et prophéties qui sont les grands signes de la
révélation divine. Au reste, il estime superflu de demander à l'histoire ce que
le témoignage de la conscience lui révèle. Pourquoi chercher Dieu en dehors de
nous lorsqu'il est en nous et qu'on le sent en son cœur ? La tâche de
l'apologiste se borne donc à descendre dans les profondeurs de notre âme et à
y provoquer l'expérience religieuse. Le sentiment religieux, c'est-à-dire la
conscience individuelle qui nous fait constater que le christianisme vit en
nous et satisfait les profondes exigences de notre nature: telle est l'unique
raison de croire, la seule révélation et la source de toute religion.
Ce bref aperçu suffit à nous montrer que le modernisme
détruit toute idée de vraie religion et va à l'encontre de l'apologétique
catholique.
PLAN
DE L'OUVRAGE
18. - Nous suivrons, dans notre démonstration de. la foi
catholique, l'ordre que nous avons indiqué plus haut (Nos 6, 7 et
8). Cet ouvrage comprendra. donc trois parties:
1ere
Partie. - Les Préambules rationnels
de la foi.
2me
Partie. - La vraie Religion.
3me
Partie. - La vraie Église.
Nous ferons précéder chaque partie d'un tableau synoptique
qui en marquera les points principaux.
Bibliographie. - MAISONNEUVE, Art. Apologétique,
Dict. de théologie Vacant-Mangenot (Letouzey). - X. M. LE BACHE,LET, Art. Apologétique, Dict. de La foi
catholique d'Alès (Beauchesne). - A. DE POULPIQUET, L'objet intégral de l’Apologétique (Bloud). - X. M. LE BACHELET, De l'Apologétique traditionnelle et de l'apologétique
moderne (Lethielleux). - BAINVEL, De
vera Religione et Apologetica (Beauchesne). - GARDEIL, La crédibilité et l'apologétique (Gabalda). - BAINVEL, La Foi et l'acte de Foi (Lethielleux). -
WILMERS, De religione revelata libri
quinque. _ MARTIN, L'apologétique
traditionnelle. - VALENSIN, Art. Immanence,
Dict. d'Alès. - Dans la Revue pratique d'apologétique: BAINVEL, Un essai de systématisation apologétique,
1er mai et 1er juin 1908; LEBRETON, Art. Le Moderniste, PETITOT, L'Apologétique moderniste, 1er
sept. 1911 ; PACAUD, L'œuvre apologétique
de M. Brugère, 1er
fév.1906; GUIBERT, L'apologétique vivante,
15 janv.1906; CARTIER, Brunetière
apologiste, 15 mars 1907 ; X. DE MAU, Une
méthode apologétique, 15 fév. 1906; LIGEARD, Le fait catholique, Une question de méthode, 15 mars 1906. - Mgr MIGNOT,
Lettre sur l'apologétique contemporaine
(Albi). - Dans la Revue « Les Annales de la philosophie chrétienne» : M.
BLONDEL, Lettre sur les exigences de la
pensée contemporaine en matière d'apologétique janv.-juill. 1896 ; articles
de LABERTHONNIÈRE 1898, 1900, 1901. - M. BLONDEL, L. Ollé-Laprune,
L'Achèvement et l'Avenir de son œuvre. - H. PINARD, L'Apologétique, ses problèmes, sa définition (Beauchesne). Revue du Clergé français; Revue thomiste. -
Encyclique Pascendi.
Aperçu général de la Première Partie
19. - Comme on peut
le voir par le tableau synoptique qui précède, l'apologiste, dans la première
Partie, se propose de démontrer que l'homme est obligé, à tout le moins, de
professer la religion naturelle. Il suit de là que son étude doit porter sur
deux objets: Dieu et l'homme, car la religion naturelle a pour fondement le
lien qui rattache l'homme, en tant que créature, à Dieu, en tant que créateur.
A.
L'APOLOGÉTIQUE DÉMONSTRATIVE doit donc fixer sur ces deux objets les
points principaux que présuppose toute religion. A l'aide de la raison, qui est
son unique instrument, et dont par conséquent il convient de montrer d'abord la
valeur, l'apologiste doit prouver l'existence de Dieu, d'un Dieu personnel qui
a créé le monde et qui le gouverne, qui se distingue de son œuvre, mais ne s'en
désintéresse pas. Puis il doit démontrer l'existence de l'âme, d'une âme qui
différencie l'homme de l'animal, d'une âme qui ne se confond pas avec la
matière, qui est un esprit libre et immortel,. libre, sans quoi elle n'aurait
aucun devoir envers son créateur; immortel, autrement l'homme se
désintéresserait de sa destinée,.
Quand l'apologiste a établi l'existence et la nature de
Dieu, d'un côté, de l'âme humaine, de l'autre, il lui est facile de déterminer
les obligations qui découlent pour l'homme de ce fait qu'il est la créature de
Dieu: obligations qui constituent la religion naturelle. Telle est la première
conclusion à laquelle l'apologiste doit aboutir dans la première Partie. Ce
premier résultat obtenu, il fait un pas en avant. Restant toujours sur le
terrain philosophique, il se demande si la religion naturelle, basée ,sur la
raison, suffit « pour que les vérités, même naturelles, prises dans leur
ensemble, puissent, dans la condition présente du genre humain, être connues de
tous facilement, et sans mélange d’erreurs, s'il y a lieu de présumer que Dieu
ait voulu instruire l'humanité par une révélation, si cette révélation est
possible, et même nécessaire dans le cas où Dieu aurait voulu manifester à
l'homme des vérités qui dépassent sa raison et l'élever à une fin supérieure
aux exigences de sa nature, et dans cette hypothèse, quels sont les signes qui
peuvent en attester l'existence.
B.
L'APOLOGÉTIQUE DÉFENSIVE a pour principaux adversaires dans cette première Partie,
les positivistes ou agnostiques, et les matérialistes sur les questions de
Dieu et de l'âme; et les rationalistes sur la question de la révélation.
Le Problème de la Certitude.
20. Au seuil de l'apologétique, un grave problème se pose.
L'esprit de l'homme peut-il connaître la réalité des choses et arriver à la
certitude objective Et puisque la raison doit être l'instrument principal de
l'apologiste, que vaut cet instrument pour la recherche de la vérité ? Pouvons·
nous avoir confiance en lui et peut-il nous mener à la certitude ? Telle est la
première question qui s’impose à l’apologiste et à laquelle nous nous proposons
de répondre brièvement. Nous disons brièvement, car il ne saurait rentrer dans notre
plan d'établir ex professo la valeur de notre raison et l'objectivité de notre
connaissance. Outre que le sujet est trop complexe et dépasse les limites d'un
simple Manuel, il appartient au domaine de la philosophie; et s'il y a de nos
lecteurs qui désirent étudier la question dans toute son ampleur, nous ne
saurions mieux faire que de les renvoyer aux Traités de philosophie que nous
signalons à la Bibliographie. Notre unique but est donc de donner une idée du
problème et des systèmes qui le solutionnent en sens divers, et par là, de
faire prendre contact déjà avec les adversaires que nous allons bientôt
rencontrer sur notre route.
Ce chapitre comprendra quatre articles: 1° Notion, espèces
et critérium de la certitude. 2° Les fausses solutions du problème de la
certitude. 3° La vraie solution. 4° Ce qu'il faut entendre par certitude
religieuse.
Art. I. La
Certitude. Notion. Espèces. Critérium.
21. - 1° Notion.
-
On entend par certitude l'état de l'esprit qui a l'in· time persuasion de se
trouver d'accord avec la vérité. Etre certain, c'est par conséquent porter un
jugement qui exclut le doute et toute crainte d'erreur.
2° Espèces. - La certitude
n'admet pas de degrés: elle est ou elle n'est pas. Car, pour peu qu'il y ait
dans l'esprit crainte d'erreur, la certitude s'évanouit et fait place à
l'opinion ou au doute. Cependant l'on peut distinguer divers ordres de
certitude selon les aspects sous lesquels on la considère.
A. SELON LA
NATURE DES VÉRITÉS qu'elle atteint, nous avons : - a) la certitude métaphysique fondée sur la relation nécessaire des
termes du jugement. Ainsi quand je dis que « le tout est plus grand que la
partie », l'attribut convient tellement au sujet que le contraire ne peut se
concevoir. En émettant un semblable jugement, non seulement mon esprit n'admet
pas la possibilité du doute, mais il affirme que la contradictoire est absurde
et ne peut être pensée; - b) la certitude
physique fondée sur la constance des lois de l'univers. Seule l'expérience
peut me donner cette sorte de certitude. Ainsi quand je dis que « les corps
tendent à tom· ber vers le centre de la terre, mon esprit juge que la
proposition contraire est fausse parce que, en contradiction avec tous les
faits constatés, mais non pas absurde, car les lois qui sont ainsi pourraient
tout aussi bien être autrement; - c) la
certitude morale, fondée sur le témoignage des hommes; quand celui-ci
présente toutes les garanties de vérité. Les vérités historiques et, par
conséquent, les vérités religieuses sont objet de la certitude morale.
B. SELON LE MODE
DE CONNAISSANCE, la certitude est : a) immédiate
ou directe ou intuitive quand la vérité apparaît à notre esprit sans
l'intermédiaire d'une autre vérité; ex. : le tout est plus grand que la partie;
- b) médiate ou indirecte ou discursive quand nous la connaissons
indirectement et à l'aide d'un raisonnement; ex.: la somme des angles d'un
triangle est égale à deux droits.
C. SOUS LE
RAPPORT DE L'ÉVIDENCE, la certitude est: a) intrinsèque,
si l'évidence est perçue dans l'objet lui-même, directement ou indirectement; -
b) extrinsèque, si elle découle de
l'autorité de celui qui l'affirme. Dans le premier cas, il y a science
proprement dite; dans le second, il y a croyance ou foi morale, comme il arrive
pour les vérités historiques.
22. - 3°
Critérium. - On entend par critérium en général la marque ou le signe par
où l'on distingue une chose d'une autre. Le critérium de la certitude c'est
donc le signe auquel on peut reconnaître qu'une chose est vraie et qu'on peut
en être certain. D'où il suit que le problème de la certitude consiste à dire à
quel signe l'on peut reconnaître que c'est la vérité que l'on a atteinte.
Divers critères ont été proposés: la révélation divine
(HUET, DE BONALD), le consentement universel (LAMENNAIS), le sens commun (REID,
HAMILTON), le sentiment (JACOBI). Tous ces critères doivent être rejetés parce
qu'ils sont insuffisants et procèdent d'une défiance injustifiée. Vis-à-vis de
la raison humaine prise en général, ou vis·à·vis de la raison individuelle.
Le critérium qui est la marque infaillible de toute vérité
et le motif de toute certitude, c'est l'évidence. Mais qu'est-ce que l'évidence
? Le mot évident, conformément à l'étymologie, indique que la vérité apporte
avec elle une clarté qui la fait briller à nos yeux. L'évidence exerce donc sur
notre esprit une sorte de contrainte; elle le met dans l'impossibilité de ne
pas voir. Je suis certain parce que je vois que la chose est ainsi et qu'elle
ne peut .pas être autrement; et je vois que la chose est ainsi soit par une
intuition directe, soit par une démonstration, soit par un témoignage
incontestable qui ne permettent pas à mon esprit de croire le contraire.
Art. II. - Les fausses solutions du problème de la
Certitude.
La possibilité de connaître la vérité et de se reposer dans
la certitude est contestée par plusieurs écoles philosophiques. Nous
n'envisagerons ici la question qu'au seul point de vue du rôle qui revient à la
raison dans la découverte de la vérité. Or les sceptiques, les criticistes, les
positivistes et les intuitionnistes ou rabaissent la valeur de ln raison. Nous
allons passer très rapidement en revue ces différents systèmes.
23. – 1° Le
Scepticisme. - Les sceptiques prétendent que l'homme est incapable de
discerner le vrai du faux, et partant, qu'il doit suspendre son jugement. Pour
prouver leur thèse, ils invoquent quatre motifs: l'ignorance, l'erreur, la
contradiction et le diallèle. - a) L'ignorance,
L'ignorance humaine est manifeste sur une foule de sujets; de plus, comme les
choses s'enchaînent, l'ignorance sur un point, fait qu'une chose ne peut être
connue à fond et telle qu'elle est; nous ne savons « le tout de rien », comme
dit PASCAL. - b) L'erreur. L'homme se
trompe souvent, et, qui est pis, quand il se trompe, il croit être dans le
vrai. Comment savoir alors quand il est dans le vrai ? - c) La contradiction. Les hommes ne sont pas
d'accord entre eux. La vérité change: - 1. avec les pays. « Plaisante justice,
qu'une montagne ou une rivière bornent ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur
au-delà » dit encore PASCAL - 2. avec les siècles, Telles actions, licites
aujourd'hui, étaient défendues autrefois, ou réciproquement ; 3. avec les
individus. Ce que l'un juge bien, l'autre le trouve mal. Bien plus, le même individu
n'est pas stable dans sa manière de voir et de juger. d) Le diallèle[13].
Cet argument, le plus spécieux du scepticisme, peut ,se formuler ainsi : Il n'y
a pas d'autre moyen de prouver la puissance de la raison que par la raison
elle-même. Or c'est là, de toute évidence, un cercle vicieux. Donc pour ce
motif, comme pour ceux qui précèdent, le scepticisme a le droit de soutenir
que le doute est le seul état légitime de l'esprit.
24. – 2° Le
criticisme ou relativisme kantien. D'après KANT, tous nos jugements se
conforment aux lois de notre esprit. Notre connaissance ne se règle pas sur les
objets; elle ne vient pas du dehors par l'intermédiaire de l'expérience. Nous
ne pouvons connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes. Les objets
ne sont que ce que notre esprit les fait être: ils se moulent, pour ainsi dire,
sur les formes de notre entendement et ils seraient autres à nos yeux si notre
esprit était constitué autrement. Ainsi, notre connaissance est toute relative,
elle n'a de valeur que relativement à nous, puisque ce sont nos facultés qui
imposent leurs formes subjectives aux objets qui viennent à leur connaissance:
d'où les noms de relativisme et de subjectivisme donnés encore parfois à la
doctrine de Kant. Mais, si nous n'atteignons que nos idées[14],
il importe que nous fassions la critique de nos facultés de connaître (de la Raison pure, de la Raison pratique et
du jugement), en déterminant la part de l'influence subjective dans l'objet
connu: d'où le nom de criticisme par lequel on désigne généralement la théorie
kantienne. D'autre part, l'esprit est poussé par son organisation à concevoir
trois idées transcendantales: l'âme, le monde et Dieu. Ces trois idées
paraissent avoir trois êtres, objets ou, noumènes[15]
correspondants. Mais ces idées correspondent-elles à des existences réelles ?
Par delà les phénomènes y a-t-il réellement des noumènes? L'esprit humain ne
saurait le dire, La raison est impuissante à résoudre le problème; elle ne peut
avoir aucune connaissance de l'être en soi, c'est-à-dire de l'âme, du monde et
de Dieu. Il est vrai que, par un procédé ingénieux, Kant distingue entre la
raison théorique et la raison pratique[16],
et rétablit par la seconde ce que la première avait supprimé. La raison
théorique ignore les choses en soi, mais la raison pratique, découvrant
l'existence de l'obligation au fond de la conscience, en déduit l'existence des
choses en soi, c'est-à-dire de la loi morale qui postule la liberté, la
responsabilité, l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu nécessaire pour
expliquer l'existence de la loi morale et la possibilité de la sanction.
25. – 3° Le
positivisme. - Le positivisme (A. COMTE, LITTRÉ, en France; HAMILTON, H.
SPENCER, STUART-MILL, en Angleterre) professe que l'esprit humain peut
atteindre les vérités de l'ordre expérimental ou vérités positives, mais qu'il
est incapable de résoudre tout ce qui ne peut pas être vérifié
expérimentalement. Nous pouvons donc connaître les phénomènes, le relatif, mais
non pas la substance, ni l'absolu[17]
. Ainsi l'esprit humain peut constater des faits, en tirer des lois: c'est là
le connaissable et l'objet de la science. Au delà des faits et de leurs lois
s'étend le domaine inaccessible des choses en soi et des causes: c'est
l'inconnaissable. D'où le nom d'agnosticisme par lequel on désigne quelquefois
le positivisme.
26. - 4°
L'intuitionnisme. - L'intuitionnisme, - nom sous lequel nous désignons ici les
théories de M. BERGSON sur la connaissance,-procède du relativisme de Kant et
de l'évolutionnisme de H. Spencer.
Pour M. BEGSON, nous avons deux manières de connaître : par
l'intelligence et par l'intuition. - a) Par
l'intelligence, Comme Kant, il admet que la raison pour arriver à la
connaissance objective des choses, mais à cette impuissance il assigne des
causes différentes Tandis que, dans la théorie kantienne, la connaissance est
toujours subjective, du fait que nous imposons aux objets les formes immuables
de notre esprit, M. BERGSON prétend
qu'une première cause d'erreur vient, au contraire, de l’activité de l'esprit,
qui, loin d'avoir des formes invariables, travaille sur les objets avec
lesquels il est en contact, les modifie en se les assimilant, tout comme notre
organisme transforme la nourriture qui lui est confiée. Une seconde cause
d’erreur, c'est que les objets eux-mêmes sont soumis à un perpétuel changement
et qu'on ne peut les saisir qu'à un moment de leur existence mobile. Une
troisième cause d'erreur vient de ce que les changements s'opèrent par
d'insensibles liaisons: il y a évolution des choses plutôt que transformation.
Or, la raison étant obligée de procéder par concepts stables, il s'ensuit
qu'elle ne peut, ni exprimer le mouvement des, choses, ni marquer ce qu'il y a
de continu dans leur évolution ; elle doit isoler les états successifs des
objets, substituer le discontinu et le morcelage de la réflexion au continu et
à l'unité de leur devenir. b) Par l’intuition. Mais et c’est ici que M. Bergson
entend dépasser Kant, si la raison n arrive pas à une connaissance objective
des choses, il y a. un autre moyen .pour atteindre la réalité. Ce moyen, c'est
l'intuition qui perçoit le réel vivant 'et mobile par une vue immédiate et
directe de l'objet. Seule la connaIssance intuitive est donc objective
Ainsi le système bergsonien pense échapper à la Critique kantienne
en ajoutant un nouvel élément de connaissance. Il suit de là que si la
connaissance de Dieu par la raison est sans valeur, rien ne nous empêche de
l'atteindre par l'intuition, par la conscience et par le cœur. Voilà pourquoi
les modernistes, adeptes de la philosophie bergsonienne ont substitué
l'apologétique rationnelle une apologétique de l’intuition ou de l’immanence
(voir N° 17).
Art. III. - La vraie solution du problème. Le
Dogmatisme.
Valeur et limites de la raison.
27. – 1° Le
Dogmatisme. - On appelle dogmatisme (grec dogmatizô, j'affirme) le système philosophique qui soutient que
l'esprit humain peut atteindre à la certitude et que la certitude correspond. a
la réalIté .des choses, c'est-à-dire qu'il y a accord entre nos représentations
et les objets de notre connaissance.
Le dogmatisme invoque en sa faveur les raisons suivantes: -
a) la fausseté des systèmes opposés; - b) l'intuition immédiate de la vérité
objective des principes premiers; et - c) les exigences du sens commun.
A. FAUSSETÉ DES
SYSTÈMES OPPOSÉS. - a) Aux septiques le dogmatisme répond que l'ignorance
et l'erreur sur certains points ne prouvent pas que la certitude ne peut
exister sur d'autres. De ce que nous ne savons le tout de rien, il ne s'ensuit
pas que nous ne sachions rien. Le fait que nous découvrons parfois nos erreurs
n'est-il pas, au contraire, une preuve que notre esprit n'est pas frappé
d'impuissance totale ? La contradiction ne prouve pas davantage en faveur du
scepticisme, car elle est loin d'être universelle; elle ne s'étend pas à tous
les domaines et ne porte pas sur toutes les propositions. Quant à l'argument du
diallèle, il vaut tout aussi bien contre ceux qui l'invoquent. Qu'on veuille
démontrer, par la raison, la légitimité
ou l'illégitimité de la raison, le cercle vicieux est le même. - b) Aux
empiristes et aux positivistes le dogmatisme fait observer que la distinction
établie par eux entre le phénomène et le noumène ne saurait être absolue et
qu'elle ne peut s'appliquer aux faits de conscience. Nous atteignons en effet
dans la même intuition notre être et la représentation que nous en avons. C'est
une autre erreur de prétendre que notre science s'arrête aux phénomènes, qu'il
n'y a de certain que ce qui peut être vérifié expérimentalement et qu'on ne
peut conclure de ce qui paraît à ce qui est. Il est incontestable au contraire
que la raison peut, à l'aide des données fournies par les sens et la
conscience, déduire les principes de causalité et de substance. Des effets elle
peut remonter aux causes, et des causes secondes, relatives, à la cause
première et absolue. c) Le dogmatisme admet, avec M. BERGSON, qu'il y a bien
deux modes de connaissance, mais il estime que la raison est un procédé aussi
légitime que l'intuition. La différence entre les deux n'est du reste pas aussi
grande qu'on pourrait le croire. La connaissance rationnelle suppose, en effet,
une intuition à son point de départ et à son point d'arrivée. Prenons, par
exemple, la démonstration d'un théorème de géométrie. La raison doit s'appuyer
d'abord sur les axiomes dont l'esprit perçoit directement la vérité,
c'est-à-dire sur une intuition; et, par une suite de déductions, elle aboutit à
une autre intuition, en mettant en lumière une autre vérité, qui, jusque-là,
était cachée et dont l'évidence apparaît à la fin de la démonstration. Il
n'est pas exact non plus de dire que l'activité de l'esprit transforme la
nature des objets. Par l'abstraction l'esprit dégage ce qui est au fond des
choses, car si les êtres sont soumis à une évolution dont la marche est
continue, s'ils sont dans un perpétuel devenir, ils ne deviennent Pas tout
entiers. Quelque chose reste en eux qui ne change pas, et c'est ce que nous
appelons la substance: à travers les multiples changements de mon existence,
j'ai conscience d'être le même homme. Dans la mesure où elle atteint la
substance, la raison peut donc arriver à une connaissance objective, tout aussi
bien que l'intuition.
B. L'INTUITION
IMMEDIATE DE LA VÉRITÉ OBJECTIVE DES PRINCIPES PREMIERS. - Il y a un
certain nombre de principes premiers que nous découvrons par une intuition
immédiate et dont la vérité nous apparaît avec une telle évidence qu'elle
s'impose à notre esprit: tels sont, par exemple, le principe d'identité et le
principe de raison suffisante. Qui oserait prétendre que A n'est pas A ou
qu'une chose peut commencer d'exister sans raison suffisante ? Nous avons
l’intime conviction que ces axiomes ne sont pas seulement des représentations
de notre esprit mais des lois de l'être.
C. LE SENS
COMMUN. - Il est bien certain que le sens commun est en faveur du
dogmatisme. Tous les hommes croient, - et même les philosophes qui font
profession de ne pas y croire, - que leur pensée a plus qu'une valeur
subjective et qu'elle est conforme à la réalité des choses. « Quel est le
savant qui ne se mettrait à rire si on lui soutenait sérieusement que les
propositions de physique ou de chimie qu'il a découvertes après tant de
pénibles tâtonnements, ne correspondent à rien, que l'oxygène ou le carbone,
par exemple, ne sont en en dehors de sa pensée et que les éclipses de la lune
ou de. Vé,nus ne, sont que de pures, « représentations » de sa
conscience ? Or il n est guère admissible que l’instinct naturel et universel
du genre humain le fasse ainsi se tromper sur une chose de cette importance. »[18]
28. – 2° Valeur
et limites de la raison. De ce qui précède il résulte: - a) que l'esprit humain
peut, en un certain nombre de matières, arriver soit par l'intuition soit par
le, raisonnement, à, une certitude objective. Nous serions les êtres les plus
déshérités de la création, Si, avec un esprit fait pour connaître, nous nous
trompions toujours, ou même si nous n'étions jamais sûrs de ne pas nous
tromper; - b) que la Science ne se borne pas à la connaissance des phénomènes
et qu'elle peut, dans une certaine mesure, atteindre l'être en soi; - c) Nous
disons: dans une certaine mesure, car, même quand nous arrivons à la certitude,
notre connaissance n'est jamais absolue et adéquate; elle ne peut pénétrer
l'essence intime des choses. La raison a des limites infranchissables, et plus
l'objet à atteindre dépasse l'esprit, plus la connaissance est imparfaite.
Ainsi elle peut démontrer l'existence de Dieu et savoir quelque chose de sa
nature· mais plus loin elle veut avancer, plus incomplète est sa science, plus
la connaissance s'enveloppe de mystère.
Conclusion. - Ce que nous
affirmons des choses est donc vrai, bien que ce ne soit pas l'exacte et
adéquate reproduction de la chose même. Etant hommes, il serait insensé de
désirer l'impossible et de vouloir posséder une science surhumaine. Retenons
par conséquent le conseil de LACTANCE qui nous apprend que « la
sagesse consiste à ne pas croire qu'on sait tout, ce qui n'appartient qu'à
Dieu, ni qu'on ne sait rien, ce qui est le propre de la brute. »
Art. IV. - La certitude religieuse. Rôle de la raison
et de la volonté.
29. - Certitude
religieuse. - De quel ordre est la Certitude qu'engendre l'apologétique ?
Assurément la certitude religieuse est une certitude d'ordre moral. - a) Il est
vrai que, dans la partie philosophique, les vérités sont métaphysiques de leur
nature; mais les questions qu'on y aborde: existence de Dieu et de l'auteur
leur nature, les rapports de Dieu avec le monde, sont si complexes et en·
dehors de toute expérimentation directe; que la solution de ces problèmes ne
peut s'imposer à nous avec une évidence mathématique et qu'elle requiert par
conséquent des dispositions morales. - b) Dans la partie historique, les
preuves du fait de la révélation reposent sur la valeur du témoignage: le motif
de notre certitude est donc tiré des signes qui nous attestent l'existence et
la crédibilité du témoignage. Mais, d'un côté comme de l'autre, dans la partie
philosophique comme dans la partie historique, la raison et la volonté doivent
jouer, chacune, leur rôle.
Rôle de la
raison. - C'est la raison qui doit reconnaître le vrai. Or le critérium
de la vérité c'est, comme nous l'avons dit précédemment (N° 28), l'évidence, et
non le sentiment. On ne croit pas qu'une chose est vraie parce qu'on veut
qu'elle le soit, mais on y· croit parce qu'on voit qu'elle est vraie. Le
sentiment et la volonté ne peuvent suppléer la raison, car, pour aimer et
vouloir une chose, il faut d'abord la connaître. Nous n'arrivons donc à la
certitude religieuse que parce que la Révélation se présente à nous avec des
caractères d'évidence manifeste et des motifs de crédibilité qui emportent
notre assentiment.
Rôle de la
volonté. Toutefois, la raison serait ici insuffisante si la volonté se
tenait à l'écart. Une double besogne lui est assignée. - a) Avant le jugement,
il faut qu'elle prépare l'esprit à voir la lumière. C'est elle qui choisit
l'objet à étudier; c'est elle qui y porte l'attention, et l'y fixe De plus,
pour que l'intelligence soit mieux à même de juger, elle doit refouler de l'âme
les préjugés et les passions. - b) Au moment de prononcer le jugement,
l'intervention de la volonté n'est pas moins nécessaire pour déterminer
l'intelligence à adhérer au vrai, car cette adhésion ne va pas sans sacrifices;
les vérités morales, telles que l'existence de Dieu, d'un souverain juge, de
l'immortalité de l'âme, de la loi morale et de la vie future, imposent des
devoirs qui coûtent à notre nature et que d'instinct nous serions souvent
tentés de repousser.
Sans exagérer le rôle de la volonté, il est donc permis de
dire que la vérité religieuse ne peut en tirer dans l'esprit par la simple
vertu d'un syllogisme. Faut-il ajouter, avec BRUNETIÈRE, qu' « on ne croit pas
pour des raisons d'ordre intellectuel. » Mal interprétées, ces paroles
prêteraient le flanc à la critique; mais, dans l'esprit de leur auteur, elles
signifiaient sans doute que la foi ne naît pas de la force des arguments si,
préalablement, on ne prend pas soin de préparer l'âme par l'humilité, la
mortification des passions et surtout par la prière. Les grandes conversions,
les transformations morales opérées par le christianisme à travers les
siècles, ont été l'œuvre de la volonté et de la grâce, autant et plus, que le
fruit du raisonnement.
Concluons donc qu'il faut
savoir faire à la raison et à la volonté la part qui leur revient. Selon le mot
de PLATON, il faut « aller au vrai de toute son âme ». Raison, volonté et
cœur doivent s'unir pour la conquête de la vérité ..
Biographie. - Les Traités
de philosophie; en particulier ceux de FONSEGRIVE, du P. LAHR et de G.
SORTAIS. - Saint THOMAS, Somme
théologique, De la vérité. - KLEUTGEN, La
philosophie scolastique (Gaume). - GÉNY, Art. Certitude, Dict. d'Alès. - CHOLLET, Art. Certitude, Dict.
Vacant-Mangenot. - OLLÉ-LAPRUNE, La
certitude morale (Belin). - FARGES, La
crise de la certitude (Berche et Tralin). MICHELET, Dieu et l'agnosticisme contemporain (Gabalda). - DE PASCAL, Le christianisme, 1re partie, La Vérité de
la religion (Lethielleux). - NEWMAN, Grammaire
de l'assentiment (Bloud). - PACAUD, Art. La certitude religieuse d'après la philosophie d'Ollé-Laprune, Rev.
pr. d'Apol., 1 mai 1907. - L. Ruy, Le
Procès de l'Intelligence Chap. Le rôle de l'intelligence dans la connaissance
de Dieu (Bloud). - Abbé JULIEN WERQUIN, L'Évidence
et la Science; Connaître, 1933.
CHAPITRE
I. - De l'Existence de Dieu.
DÉVELOPPEMENT
Division
du Chapitre.
30. - La question de l'existence de Dieu comporte une
triple étude: 1° Une question préliminaire: est-il possible de démontrer
l'existence de Dieu' ? - 2° Seconde étude: exposé des preuves qui
établissent l'existence de Dieu.- 3° Enfin une question subsidiaire: si la
raison démontre Dieu d'une façon péremptoire, comment expliquer qu'il y ait des
athées ? Quelles sont les causes de l'athéisme et quelles en sont les
conséquences ? D'où trois articles:
Art.
I - L'existence de Dieu est-elle démontrable ?
Cette première question de la démonstrabilité de
l'existence de Dieu se subdivise à son tour en deux autres: 1° Est-il possible
de démontrer l'existence de Dieu ? 2° Par quelles voies peut-on faire
cette démonstration ?
§ 1. - EST-IL POSSIBLE DE DÉMONTRER L'EXISTENCE DE DIEU ? ERREURS
DU MATÉRIALISME ET DE L'AGNOSTICISME.
31. – Devant le problème de l'existence de Dieu, trois attitudes
sont possibles: on peut répondre par l'affirmation, par la négation, ou par une
fin de non-recevoir. Au premier groupe appartiennent les théistes ou croyants,
au second, les matérialistes ou athées, au troisième, les agnostiques ou
indifférents.
1° Théisme (du grec théos, Dieu). - Les théistes affirment
qu'il est possible de démontrer l'existence de Dieu. Dans l'article suivant,
nous exposerons les preuves sur lesquelles ils appuient leur croyance.
2° Matérialisme. - L'athée, de quelque nom qu'il s'appelle,
- matérialiste, naturaliste, ou moniste[19],
- prétend qu'on ne peut démontrer l'existence de Dieu, parce que Dieu n'existe
pas. Il estime qu'il n'est pas nécessaire de recourir à un créateur pour
expliquer le monde, et que Dieu est une hypothèse inutile. La matière est la
seule réalité qui soit: éternelle et douée d’énergie, elle suffit, seule, à
résoudre les énigmes de l'univers. Le arguments du matérialisme seront du reste
exposés dans l'article 2 sous le titre d'objections.
3° Agnosticisme. - D'une manière générale, le positiviste
ou agnostique[20] déclare que
l'existence de Dieu est du domaine de l'inconnaissable. La raison théorique ne
peut en effet dépasser les phénomènes; l'être en soi, les substances et les
causes, ce qui est au fond intime des apparences, tout cela lui échappe. « Le
problème de la cause dernière de l'existence, écrivait HUXLEY, en 1874, me
paraît définitivement hors de l’étreinte de mes pauvres facultés.» Pour LITTRÉ
(1801-1881), l'infini est « comme un océan qui vient battre notre rive », et,
pour l'explorer, « nous n'avons ni barque ni voile ». ( Auguste Comte et la
philosophie positive). D'où conclusion toute naturelle : puisque la recherche
des causes en général et, a fortiori, de la cause dernière, est vouée à
l'insuccès, ne perdons pas notre temps à l'entreprendre. Et c'est bien le
conseil que LITTRÉ nous donne encore: « Pourquoi vous obstinez-vous à vous
enquérir d'où vous venez et où vous allez, s'il y a un créateur intelligent,
libre et bon ! Vous ne saurez jamais un mot de tout cela. Laissez donc là
ces chimères... La perfection de
l'homme et de l'ordre social est de n'en tenir aucun compte... Ces problèmes
sont une maladie; le moyen d'en guérir est de n'y pas penser[21].»
Ainsi, là où le matérialiste prend position contre Dieu,
l'agnostique observe une sage réserve: il « ne nie rien, n'affirme rien, car
nier ou affirmer ce serait déclarer que l'on a une connaissance quelconque de
l'origine des êtres et de leur fin» (LITTRÉ). Il consent même à admettre la
distinction entre le phénomène et la substance, entre le relatif et l'absolu,
pourvu,
qu'on lui concède que l'absolu est inaccessible. Ignorance
et désintéressement de la question, telle pourrait donc être la formule agnostique.
Il est vrai que cette neutralité n'est souvent qu'apparente, car il est évident
que de l'attitude d'abstention à la négation il n'y a qu'un pas, et la plupart
des agnostiques le franchissent. Après avoir dit: « Au delà des données de
l'expérience nous ne savons rien », ils ajoutent: « Au delà des objets de
notre expérience il n'existe rien.»
Toutefois, tous les agnostiques ne vont pas aussi loin.
Certains, comme KANT, LOCKE, HAMILTON, MANSEL, H. SPENCER, distinguant entre
existence et nature de Dieu, proclament que l'être en soi existe mais que nous
ne pouvons rien savoir de ce qu'il est. Si, dans ce système, Dieu devient,
selon le mot de H. SPENCER, une « Réalité inconnue», il reste cependant une
réalité et un objet de croyance.
§ 2. PAR QUELLES VOIES DÉMONTRER L'EXISTENCE DE DIEU ERREURS.
32. – 1° Par
quelles voies démontrer l'existence de Dieu ? –
Les preuves de l'existence de Dieu nous sont fournies par
l'âme tout entière: par la raison, par le sentiment et la conscience.
Cependant, il est bon de noter aussitôt que si la raison n'est pas l'unique
instrument, elle en est certainement l'essentiel. L'on peut aller à Dieu par
d'autres voies, mais à condition de ne pas rejeter celle-là, ni même de la
rabaisser, comme si elle était désormais une voie défectueuse et cadrant mal
avec la pensée moderne. Le concile du Vatican a déclaré, en effet, que « la
sainte Église notre Mère, tient et enseigne que, par la lumière naturelle de la
raison humaine, Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connue avec
certitude, au moyen des êtres créés, car depuis la création du monde, ses
invisibles perfections sont vues par l'intelligence des hommes au moyen des
êtres qu'il a faits» (Rom., 1,20). - A son tour, l'Encyclique Pascendi a
rappelé la décision du concile du Vatican. - Et plus récemment, le serment
antimoderniste, prescrit par le Motu proprio du 1er sept. 1910, a confirmé et
complété le texte du concile: « Et d'abord, je professe, y est-il dit, que
Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu, et par conséquent
aussi, démontré avec certitude par la lumière naturelle de la raison au moyen
des choses qui ont été faites, c'est-à-dire par les ouvrages visibles de la
création, comme la cause par ses effets. » Il convient de remarquer les deux
additions très importantes, faites par le serment antimoderniste, au texte du
concile du Vatican. Ce dernier affirmait bien que Dieu peut être connu, mais
comme on pouvait épiloguer sur les voies qui mènent à la connaissance, le
serment antimoderniste a précisé ce qu'il fallait entendre par là : Dieu peut être connu et par conséquent aussi
démontré,. donc connaissable et démontrable. Démontrable, comment ? Par les lumières naturelles de la raison,
qui, prenant son point de départ dans les êtres créés et s'appuyant sur le
principe de causalité, remonte des effets à la cause[22].
33. - 2°
Erreurs. - Par ces différentes décisions l'Église entendait condamner: -
a) les ontologistes, comme MALEBRANCHE, et les intuitionnistes, comme BERGSON,
qui soutiennent que Dieu n'est pas démontrable par la raison. Il est vrai que
dans leurs systèmes cette démonstration n'est pas nécessaire parce que nous
avons, soit l'idée innée, soit l'intuition directe de Dieu; - b) les fidéistes
et les traditionalistes (J. DE MAISTRE, DE BONALD, LAMENNAIS) qui, affirmant ou
exagérant l'impuissance de la raison, prétendent que l'existence de Dieu ne
peut être démontrée par le raisonnement et qu'elle n'est venue à notre
connaissance que par la loi ou par suite d'une révélation primitive transmise
d'âge en âge par la voie de la tradition : erreur condamnée par le Concile
du Vatican, sess. III ch. II, can. 1[23]. - c) les criticistes qui, avec KANT,
distinguant entre la raison théorique et la raison pratique, nient la valeur de
la première et regardent la croyance en Dieu comme un postulat de la loi morale
(voir N° 24) ; - d) les modernistes qui ne retiennent que l'expérience individuelle
comme l'unique preuve de l'existence de Dieu, jugeant que les autres sont sans
valeur, ou tout au moins incompatibles avec la philosophie contemporaine. A
leur point de vue, Dieu n'est pas démontrable par la raison, mais le cœur le
découvre: l'expérience religieuse tient lieu de tout; elle résout le problème
de la connaissance de Dieu, l'origine de la révélation et de la religion (voir
N° 17).
Il convient de remarquer que l'Église a condamné la théorie
moderniste de l'immanence, non parce qu'elle use de cette preuve de sentiment,
mais parce qu'elle réduit toutes nos raisons de croire à la seule présence de
Dieu dans l'âme. L’Eglise admet en effet que, chez les âmes de bonne volonté,
Dieu peut faire sentir sa présence et son action, qu'il peut devenir, d'une
certaine manière, immanent, mais elle ne pense pas que l'immanence de Dieu soit
toujours perçue directement par la conscience et le sentiment. Ce sont là des
états mystiques plutôt rares, des faveurs qui ne constituent pas pour nous un
droit, et qui, par conséquent, ne peuvent être considérées comme le seul moyen
d'arriver à la connaissance de Dieu.
Art. II. - Exposé des preuves de l'existence de Dieu.
CLASSIFICATION DES PREUVES DE L'EXISTENCE DE DIEU.
34. - Il y a bien des manières d'exposer les preuves de
l'existence de Dieu. 1° Les uns ne font pas de classification et se contentent
de présenter un certain nombre de preuves. Ainsi, Saint THOMAS distingue cinq
preuves qu'il donne à la suite. Partant des choses que l'on peut observer dans
le monde, il aboutit à cinq attributs qui impliquent l'existence de Dieu. Il
est certain, et les sens le constatent, que dans ce monde il y a des choses qui
sont mues, des êtres qui sont causés par d'autres, des choses qui peuvent être
et ne pas être, qui sont plus ou moins parfaites, des êtres dépourvus
d'intelligence qui agissent d'une manière conforme à leur fin. Or tout être mû
ne s'explique que par l'immobile (argument du premier moteur), tout être causé
par une cause première (argument des causes efficientes ou de la cause
première), l'être contingent par l'être nécessaire (argument de la
contingence), les êtres imparfaits par l'Etre parfait (argument par les degrés
des êtres), les choses ordonnées par un ordonnateur (argument tiré de l'ordre
du monde). Donc il est nécessaire de remonter à un premier moteur, une cause
première, etc., que nous appelons Dieu.
2° Les autres classent les preuves en groupes distincts. -
a) KANT distingue les arguments théoriques et les arguments moraux, les
premiers tendant à donner une démonstration rationnelle et les seconds n'étant
que de simples raisons de croire. Il subdivise en outre les arguments
théoriques en arguments a priori et a posteriori[24]
selon que l'on prend comme point de départ une idée que nous trouvons dans
notre esprit ou un fait, soit indéterminé, soit déterminé. - b) La
classification la plus courante consiste à diviser les preuves selon la nature
du fait qui leur sert de point de départ. On obtient alors trois classes de
preuves: les preuves physiques, les preuves métaphysiques et les preuves
morales, selon que le point de départ est un fait physique, ou une idée rationnelle,
ou un fait moral. Malheureusement, cette classification prête à équivoque, car
les subdivisions des trois classes rie sont pas nettement délimitées; par
exemple, l'argument de la contingence, appelé physique par les uns, est regardé
comme métaphysique par les autres.[25]
c) Nous prendrons comme guides les paroles du Concile du
Vatican et du serment antimoderniste : nous partirons des choses que nous pouvons
observer dans le monde, et nous aurons ainsi une double classe d'arguments. En
effet, si je considère les ouvrages visibles de l'univers; .mon étude ne peut
avoir que deux objets; ce qui est en dehors de moi et ce qui est en moi. Or
cette double connaissance, du monde extérieur et du monde intérieur, doit nous
conduire à la connaissance de Dieu. D'où deux sortes de preuves: les preuves
cosmologiques fournies par l'étude du cosmos et les preuves psychologiques et
morales fournies par l'étude de l'âme humaine. A ces deux classes de preuves il
y aura lieu d'ajouter comme confirmation le fait de la croyance universelle des
peuples.
§ 1. - LE MONDE EXTÉRIEUR. PREUVES COSMOLOGIQUES.
35. - Si nous observons le monde extérieur, tel qu'il est,
du moins dans la mesure où nous pouvons le connaître, nous y constatons trois choses:
- a) son existence d'abord; - b) le mouvement dont il est animé, et - c)
l'ordre qui y règne. Or ces trois faits supposent qu'il y a quelqu'un, en
dehors du monde, qui est. la cause de son existence, la source de son activité
et le principe de l'ordre que nous y découvrons. Ce quelqu'un nous le nommons
Dieu. D'où trois preuves tirées: - 1. de l'existence du monde; - 2. du
mouvement du monde; et - 3. de l'ordre du monde.
1ère
Preuve tirée de l'existence du monde. Argument dit de la cause première ou de
la contingence.
36. - Argument - Cet argument
peut être présenté de diverses façons. On peut dire très simplement :
l'existence d'un monde contingent ne s'explique pas sans un être nécessaire que
nous appelons Dieu. BOSSUET l'a formulé ainsi: « Qu'il y ait un moment où rien
ne soit, éternellement rien ne sera.» Ce qui revient à dire: L'existence d'un
monde, qui n'est ni éternel ni nécessaire, ne s'explique que par l'existence
d'un être éternel et nécessaire, appelé Dieu.
Nous développerons l'argument dans le
syllogisme[26] suivant:
Les causes secondes supposent une cause première et les êtres contingents
supposent un être nécessaire. Or il n'y a dans le monde que des causes secondes
et des êtres contingents. Donc le monde suppose une cause première et un être
nécessaire: cet être c'est Dieu[27].
A. PREUVE DE LA
MAJEURE. - Les causes secondes supposent une cause première et les êtres
contingents supposent un être nécessaire.
Il faut entendre par cause seconde une
cause qui est à la fois cause et effet, qui doit sa propre existence à une
autre cause (ex: le père), et être contingent celui qui n'a pas en soi la
raison de son existence et qui pourrait ne pas être, Au contraire, la cause
première est celle qui ne doit son existence à aucune autre, et l'être nécessaire
est celui qui porte en soi la raison de son existence et qui ne peut pas ne pas
être. Comme on le voit, toute cause seconde est contingente puisqu'elle n'a pas
en soi la raison de son existence, et réciproquement, tout être contingent est
cause seconde puisqu'il tient son existence d'un autre. La différence entre les
deux dénominations c'est que, d'un côté, nous considérons le monde dans le fait
de son existence, c'est-à-dire en tant que cause seconde, et de l'autre, nous
l'envisageons dans sa nature, c'est-à-dire en tant que contingent.
Que les causes secondes supposent une cause première, cela
découle, à la fois du principe de causalité et du principe de raison
suffisante, car l'on ne peut pas alléguer que les causes secondes s'expliquent
les unes par es autres. Qu'on remonte, en effet, la série des causes secondes,
qu'on aille du fils au père, du père à l'aïeul, et ainsi de suite, aussi loin
qu'on le voudra; qu'on suppose même une série infinie[28],
si la chose le peut, on ne fera que reculer la difficulté, et il faudra bien
recourir à une cause première, car il va de soi que, si chaque cause
subordonnée est insuffisante par elle-même à produire son existence, ce n'est
pas le nombre de semblables Muses qui en changera la nature. Prenez dix,
vingt, cent, une multitude infinie d'ignorants, vous n'aurez pas obtenu un
homme savant. Incomplètes et insuffisantes par nature, les causes secondes
requièrent donc une cause première, distincte d'elles, et qui leur ait donné
l'existence, Le raisonnement est le même, si l'on considère les êtres, non plus
comme causes secondes mais comme êtres contingents, n'ayant pas en eux-mêmes
la raison de leur existence, ils demandent un être nécessaire qui soit leur
raison d'être.
B. PREUVE DE LA
MINEURE. - Or le monde est composé de causes secondes et d'êtres
contingents. Pour le démontrer, considérons dans le monde la matière brute et
les êtres vivants.
a) Matière
brute. - Si nous examinons la matière qui s'offre à nos regards, nous en
concevons très bien la non-existence, Nous ne pensons pas que les minéraux, que
les cailloux du chemin que nous foulons aux pieds, devaient nécessairement
exister et existent par eux-mêmes.
b) Etres vivants. - Mais où la chose
apparaît, non pas plus certaine, mais plus facilement démontrable, c'est quand
il s'agit des êtres vivants. A commencer par nous-mêmes, n'est-il pas évident
que nous avons le sentiment de notre contingence[29].
L'être que nous avons, nous le tenons de nos parents; à aucun moment, nous ne
sommes les maîtres de notre vie; nous aurions pu ne pas naître et nous devrons
mourir, Et ce qui est vrai de nous, ne l'est pas moins des autres hommes, et, a
fortiori, des êtres inférieurs, des animaux et des végétaux.
Nous pouvons du reste aller plus loin. Non seulement nous
pensons que les êtres vivants que nous voyons, ne tiennent pas d'eux-mêmes leur
propre vie, qu’ils auraient pu ne pas exister et n'existeront pas toujours,
mais la science positive établit que la vie a commencé sur la terre, qu'il fut
un temps où il n'y avait dans le monde aucun être vivant, où la vie n'était
même pas possible. C'est la géologie qui nous l'apprend. Elle a étudié, en
effet, le globe terrestre et lui a demandé les secrets de son passé. Dans les
couches supérieures, dans les terrains quaternaires, elle a rencontré la trace
des races humaines; au-dessous, dans les couches tertiaires, elle n'a vu que
des traces de plantes et d'animaux supérieurs; puis, plus profondément, dans
les terrains secondaires, elle a découvert les restes des mollusques qui
peuplaient les mers et des grands reptiles qui régnaient sur les continents
humides; plus bas encore, dans les étages primaires, la vie revêtait les formes
les plus simples. Enfin plus loin encore, dans les roches cristallines
primitives, aucun vestige de vivants; non point que le temps en ait fait
disparaître les traces, mais parce qu'alors aucun être n'existait et que
l'écorce terrestre, étant à l'état de fusion ignée, à 3000°, offrait des
conditions incompatibles avec la vie.
Considéré au point de vue de la matière brute et des êtres
vivants qu'il renferme, le monde ne porte donc pas en soi l'explication de son
existence; n'ayant pu se faire seul, il suppose l'intervention d'un être
souverain qui lui a communiqué l'être et la vie (V. la valeur de cette preuve
plus loin).
37. -
Objections. 1° CONTRE LA MAJEURE.- A. Le principe de causalité sur lequel
s'appuie l'argument de la, cause première et de la contingence, est rejeté par
KANT et les positivistes, « Nous ne nous occupons pas des causes, dit A. COMTE,
nous étudions seulement les relations de succession et de similitude dans les
phénomènes.» D'après HUME, la causalité n'est pas dans les choses, elle n'est
que dans notre esprit. Le feu fait bouillir l'eau, et l'eau transformée en
vapeur met en branle la locomotive. Allez-vous conclure que le premier
phénomène est cause du second ? C'est une déduction qui n'a pas de
caractère scientifique. Tout ce qu'il vous est permis d'affirmer c'est que le
premier est l'antécédent invariable et la condition nécessaire du second. - De
toute façon, la science ne connaît que les phénomènes, et jamais elle ne peut
passer du phénomène au noumène, c'est-à-dire à Dieu.
Réfutation. - Les
positivistes entendent n'étudier que les phénomènes et leurs relations de
succession et de similitude. Mais qu’est-ce que cet antécédent invariable et
cette condition nécessaire, sinon ce à quoi nous donnons le nom de cause -
Quand ils prétendent en outre que la science ne dépasse pas les phénomènes,
nous sommes d'accord avec eux. Ce n'est pas la science expérimentale qui doit
nous mener à Dieu. Dieu ne s'aperçoit ni au bout d'un télescope ni au fond
d'une éprouvette. Aussi n'est-ce pas à la science positive de rechercher Dieu,
mais à la métaphysique. Or celle-ci n'outrepasse pas ses droits en s'appuyant
sur le principe de causalité, qui s'impose à la raison comme évident, bien que
l'expérience ne parvienne pas toujours à en faire la vérification. Personne ne
met en doute, sauf les positivistes, du moins en théorie, que tout ce qui n'a
pas en soi sa raison d'être, a une cause, et que la cause n'est pas seulement
suivie de son effet, mais qu'elle le produit.
38. -B. La
causalité, dit-on encore, implique le passage de l'inactivité à l'activité,
donc changement. En effet, concevoir Dieu comme créateur d'un monde qui n'est
pas éternel, c'est dire qu'il a posé dans le temps un acte qui n'est pas
éternel, c'est admettre qu'en devenant cause, Dieu a changé et que, par
conséquent, il n'est ni immuable ni nécessaire.
Réfutation. - C'est une
erreur de concevoir la cause première comme les causes secondes que nous
observons par l'expérience. Tandis que celles-ci sont soumises à la loi du
temps, celle-là est en dehors. C'est de toute éternité que Dieu est cause
première et qu'il conçoit et décrète la création du monde. Que cet effet se
produise dans le temps, cela n'est pas évidemment sans mystère, mais ne modifie
en rien la nature de Dieu , qui reste immuable et nécessaire.
39. - CONTRE LA
MINEURE. - A. Si le monde a commencé, objectent. les matérialistes, sans
nul doute il faut admettre un créateur. Mais le monde n'a pas commencé, il est
éternel. Rien ne nous empêche de remonter indéfiniment la série des causes
secondes. L'impossibilité que nous croyons y voir n'est pas dans les choses,
mais dans notre esprit, qui est incapable de concevoir l'infini.
Réfutation - A supposer
que nous puissions remonter indéfiniment dans le passé l'échelle des causes
secondes[30], il faudra
toujours dire qui leur a donné l'être, et, si chaque cause seconde a besoin
d'une autre cause pour exister, la chose ne sera pas moins vraie de la série
infinie, comme nous l'avons déjà dit dans la preuve de la majeure.
40. - B. Forme moderne de l'objection matérialiste. - La
nouvelle école matérialiste[31]
(Karl VOGT, BUCHNER, MOLESCHOTT, HAECKEL...), qui remonte au milieu du XIXe siècle, a tenté de donner une explication
scientifique de l'origine du monde, dans le but de supprimer Dieu. Pour cela,
elle s'est appuyée sur la philosophie de l'immanence, qui suppose que le monde
contient le principe de son activité. D'après ce système, le monde, autrement
dit, l'universelle substance, a deux attributs qui lui sont essentiels: la
matière et la force. La matière est donc la seule réalité apparente; et comme
elle est éternelle et douée d'énergie, elle suffit à tout expliquer.
a) Mais comment prouver que le monde est éternel - Par
trois faits soi-disant vérifiés par la science : à savoir l'indestructibilité
de la matière, la conservation de l'énergie et la nécessité des lois de la
nature: 1. Indestructibilité de la matière. C'est un principe admis,
disent-ils, depuis les expériences de Lavoisier, que la masse des corps n'est
pas altérée au milieu des transformations qu'ils peuvent subir: rien ne se
crée, rien ne se perd[32].
- 2. Conservation de l'énergie. De même que la matière est indestructible,
ainsi la quantité d'énergie que possède l'univers, reste constante. - 3.
Nécessité des lois de la nature: la matière obéit à des lois qui sont
invariables. Si la matière et l'énergie se conservent toujours et qu'elles
obéissent à des lois immuables, nous pouvons conclure, disent les
matérialistes, que le monde n'aura pas de fin, et s'il ne doit pas avoir de
fin, il n'a pas eu de commencement : il est éternel.
b) La matière, une fois
supposée éternelle, les matérialistes font appel à la théorie de l'évolution
pour expliquer la formation du monde et des êtres vivants. Les atomes éternels
forment à l'origine une immense nébuleuse qui, peu à peu, et sous l'action des
forces inhérentes à la matière, donne naissance aux astres semés dans l'espace
infini. Et si nous voulons considérer spécialement le monde qui est le nôtre,
nous le voyons passer par une série de changements nécessaires. La terre, comme
tous les astres, se façonne elle-même, allant de la période gazeuse à la
période solide, se recouvrant avec le temps d'une écorce qui bientôt devient
habitable.
c) Quand les conditions requises pour la vie sont remplies,
on voit éclore les premiers êtres vivants par génération spontanée, par une
sorte d'évolution créatrice[33]
(BERGSON), et sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'intervention d'un
Dieu créateur. Contenus en germe dans la matière éternelle, les êtres
particuliers sont donc comme les cellules de cet immense organisme qu'on
appelle le monde: s'ils nous apparaissent contingents, c'est parce que nous
avons le tort de les « abstraire de tout continu» (Leroy) et que nous ne les regardons pas dans leur
collectivité.
En résumé, éternité de la matière, formation du monde par
l'évolution, apparition des premiers êtres vivants par génération spontanée et
leur transformation en espèces: telles
sont les trois grandes formules avec lesquelles les matérialistes prétendent
expliquer tout sans recourir à un Créateur.
Réfutation. - a) Éternité de la matière. Remarquons d'abord
que les deux premiers principes invoqués par les matérialistes pour prouver
l'éternité de la matière, à savoir: son indestructibilité et la conservation
de l'énergie, ne sont que des hypothèses, autorisées sans doute par l'expérimentation
scientifique, mais rien de plus. Les principes ne sont ni évidents par
eux-mêmes ni susceptibles d'une démonstration purement expérimentale, Mais à
supposer qu'ils fussent absolument certains, que prouveraient-ils ? Tout
simplement que la nature de la matière est d'être indestructible et douée d'une
somme d'énergie inaltérable, mais non pas pour cela, qu'elle est éternelle. Que
la matière ait été créée par Dieu indestructible, cela ne nous permet pas de
conclure qu'elle existe de toute éternité. - Quant au troisième principe, la
nécessité des lois, il est aisé de voir qu'il ne prouve rien en faveur de
l'éternité; car les lois expriment uniquement la manière d'être constante de
la matière, sans rien dire de son origine.
Mais accordons que la matière soit éternelle.
Dira-t-on aussi qu'elle est nécessaire ? Il faudrait prouver alors qu'elle
a en soi sa raison d'être, qu'elle ne peut pas ne pas être, ni être autrement
qu'elle n'est. Mais qu'est-ce qu'un être nécessaire qui est sujet du devenir,
qui se transforme indéfiniment, qui suit une incessante évolution
créatrice ? Qu'est-ce qu'un être nécessaire qui est borné par deux termes,
la naissance et la mort ? – Sans doute, les matérialistes répondent que ce
n'est pas ainsi qu'ils l'entendent., et que, dans leur conception, le monde
n'est un être nécessaire, qu'autant qu'on l'envisage dans son ensemble, et non
dans les parties qui le composent. Mais il ne faut qu'un peu de bon sens pour
voir que, si toutes les parties sont contingentes, l'ensemble ne peut pas être nécessaire[34].
Ainsi, qu'on le suppose éternel ou non, qu'on le considère soit dans son
ensemble, soit dans ses parties, le monde est contingent. Il suppose donc un
être nécessaire qui l'ait appelé à l'existence.
b) Formation du
monde - Après avoir posé en principe que la matière ne requiert pas de
créateur parce qu'elle est éternelle, les matérialistes se mettent en mesure
d'expliquer la formation du monde en dehors de Dieu. Adoptant l'hypothèse
cosmogonique de LAPLACE, d'ailleurs généralement admise, quoique avec des
modifications, ils supposent que l'univers était, à l'origine, une poussière
d'atomes, et qu'un jour, sous l'influence d'un fluide quelconque, appelé
indifféremment force, énergie ou électron, la matière s'est mise à évoluer et a
formé successivement les mondes que nous voyons.
Mais de deux: choses l'une: ou bien la matière et l’énergie
sont toutes deux éternelles, ou elles ne le sont pas, - 1. Si elles sont
éternelles, elles ont dû évoluer de toute éternité. Or cette supposition
contredit l'hypothèse de LAPLACE qui admet un commencement et une fin au
mouvement de la matière et à l'évolution. Il est clair par ailleurs, que si
l'évolution doit avoir une fin, ce serait chose déjà faite, du moment qu'on
suppose qu'elle a lieu de toute éternité. - 2. Il faut donc admettre la seconde
alternative qui pose en principe que la matière et l'énergie ont eu un
commencement, ou tout au moins l'une des deux[35].
Mais si l'énergie, par exemple, n'est pas éternelle, qui l'a donnée à la
matière ? Ne la possédant pas de toute éternité, elle n'a pu se l'attribuer par
la suite: on ne se donne pas ce qu'on n'a pas. Elle l'a donc reçue de
quelqu'un, en dehors d'elle et au-dessus d'elle, et ainsi, de toute nécessité,
il faut arriver à Dieu.
c) Génération spontanée
et Transformisme. - Pour expliquer l'origine des êtres vivants, les
matérialistes invoquent deux hypothèses: la génération spontanée et le
transformisme. - 1. Malheureusement, la première hypothèse (génération
spontanée) est antiscientifique et se heurte aux conclusions de la science
positive. Comme nous le dirons plus loin (N° 86), aucun savant n'a pu apporter
la preuve du passage, réel ou possible, de la matière inorganique à la vie: le
plus ne sort pas du moins. Les expériences de PASTEUR ont démontré, au
contraire, que le vivant ne sort que d'un vivant: omne vivum ex vivo. - 2. L'hypothèse transformiste, qui explique la
formation des espèces par voie d'évolution, n’est qu'une hypothèse assez
vraisemblable (N° 89), mais quand bien même elle serait une certitude[36],
elle n'a de valeur pour la théorie matérialiste qu'autant qu'elle serait une
suite de la génération spontanée. Si en effet il faut recourir à un Créateur
pour le premier être vivant, on pense bien que les matérialistes n'ont plus
que faire de l'hypothèse transformiste.
Comme on le voit, la théorie matérialiste, loin de pouvoir
s'appuyer sur la science expérimentale, est en opposition avec elle. Son
explication du monde sans Dieu n'est pas plus conforme à la science qu'à la
raison. Elle doit donc être rejetée.
2eme Preuve tirée du
mouvement constaté dans le monde.
41. - Argument. - Sous sa forme
la plus simple, cet argument peut-être ainsi présenté: le mouvement que nous
constatons dans le monde ne s'explique pas sans Dieu. Nous développerons cette
preuve dans le syllogisme suivant: Tout ce qui est en mouvement, tous les
moteurs seconds supposent un moteur premier immobile. Or nous constatons du
mouvement dans le monde. Donc le mouvement du monde suppose un premier moteur[37].
PREUVE DE LA
MAJEURE. - Les moteurs seconds supposent un moteur premier immobile. Les
moteurs seconds sont des moteurs qui n'ont pas en soi la raison d'être de leur
mouvement et qui ont dû le recevoir d'une impulsion étrangère. Il est clair
que, pour les moteurs seconds comme pour les causes secondes, il nous faut
toujours aboutir à un moteur premier. Qu'on suppose autant de moteurs qu'on
veut et même une série infinie; du moment que chacun reçoit le mouvement dont
il est animé, nécessairement il faut supposer un premier moteur qui soit immobile.
Si, en effet, on n'admet pas un premier moteur qui donne sans recevoir, le
mouvement n'aura jamais lieu car il n'aura jamais de cause. La majeure s'appuie
donc, comme l'argument de la contingence, sur le principe de causalité.
PREUVE DE LA
MINEURE. - Qu'il y ait du mouvement dans le monde, la chose est
incontestable. Et si nous voulons seulement nous borner au mouvement local de
la matière, nous constatons que toutes les planètes tournent à la fois sur
elles-mêmes et autour du soleil. Le soleil exécute lui aussi un mouvement de rotation autour de son axe, et se
dirige avec l'ensemble de son système planétaire vers un point fixe du ciel
appelé l'apex. La terre elle-même que nous habitons et qui nous parait immobile
est animée de ce double mouvement de rotation autour de son axe et de
translation autour du soleil. Bien plus, tout ce qui est à sa surface est doué
de mouvement: les eaux descendent des montagnes et courent, lentes ou rapides,
formant les rivières et les fleuves, qui s'en vont vers la mer: la mer a ses
flux et reflux, ses vagues et ses courants... (V. la valeur de cette preuve
plus loin).
42. - Objections
1° CONTRE LA MAJEURE - Un premier moteur immobile c'est, dit-on, une
contradiction dans les termes. Tout moteur, en effet, doit passer de la
puissance à l'acte... il ne peut donc rester immobile. De plus, s'il a commencé
à mouvoir, il n'est plus immuable. Cette objection est la quatrième antinomie
de Kant.
Réfutation. - Définissons
d'abord les termes. On entend par puissance la possibilité de recevoir ou
d'acquérir une qualité, et acte[38],
la possession même de cette qualité. Par exemple, l'eau froide est en puissance
par rapport à la chaleur; elle peut devenir chaude mais elle ne l'est pas.
Quand elle est chaude, on dit qu'elle est en acte. Mais pour passer du froid au
chaud, il faut l'action du feu qui possède la chaleur et qui est lui-même en
acte. - Cette distinction établie, il est facile de voir que la contradiction
qu'on a cru trouver dans le fait d'un moteur immobile, n'existe pas en réalité
et provient d'une fausse conception du premier moteur immobile. Il ne faut pas
confondre immobilité avec inactivité. Quand nous disons que Dieu, moteur
premier, est immobile, cela ne signifie pas qu'il est inactif, mais au
contraire qu'il ne passe pas de la puissance à l'acte, qu'étant acte pur par
définition, il est activité même. Il ressemble à un foyer de chaleur qui
chauffe par le fait même qu'il est foyer. Et si ce foyer est éternel, il
chauffe éternellement. La difficulté est évidemment de comprendre comment les
effets n'en sont pas éternels et se produisent dans le temps. Nous avons déjà
répondu à cette objection à propos de la cause première (N° 38).
43. – 2° CONTRE
LA MINEURE. - Nous ne songeons pas, disent nos adversaires, à nier le
mouvement qui est dans le monde, mais nous pouvons l'expliquer sans Dieu. Deux
hypothèses peuvent rendre compte du mouvement de la matière: l'hypothèse
mécaniste et l'hypothèse dynamiste
A. Hypothèse mécaniste. Cette
hypothèse met en avant la loi d'inertie. D'après ce principe, admis par la
science, les corps sont indifférents au repos ou au mouvement: ils sont donc
incapables de modifier l'état dans lequel ils se trouvent, sans l'intervention
d'une cause étrangère. Mais si un corps persiste dans l'état où il est, repos
ou mouvement, il suffit pour expliquer le mouvement du monde, de supposer qu'il
est éternel.
Réfutation - Remarquons
d'abord que le principe d'inertie, invoqué par l'hypothèse mécaniste, en tant
qu'il affirme qu'un mouvement continue indéfiniment si aucune cause n'y met
obstacle, ne peut être vérifié par l'expérience.
« On n'a jamais pu l'expérimenter, déclare H.
POINCARÉ, sur des corps soustraits à l'action de toute force et ce n'est qu'une
hypothèse suggérée par quelques faits particuliers (projectiles) et étendue
sans crainte aux cas les plus généraux (en astronomie, par exemple), parce que
nous savons que, dans ces cas généraux, l'expérience ne peut plus ni la
confirmer ni la contredire. »
Mais admettons le principe d'inertie. Si les corps sont
indifférents au repos! comme au mouvement, pour expliquer qu'ils sont en
mouvement plutôt qu'en repos, il faut une cause autre que les corps, il faut
supposer une cause étrangère qui les ait fait sortir de cet état
d'indifférence. Il ne suffit pas de dire que le mouvement est éternel, il faut
dire qui l'a imprimé. Du reste, nous avons vu précédemment que, selon
l'hypothèse de Laplace, le mouvement a commencé un jour et qu'il est
antiscientifique de le supposer éternel (voir la note sur la loi de la
dégradation de l'énergie (N° 40).
B. Hypothèse dynamiste. - Cette hypothèse explique le
mouvement du monde d'une autre manière. Il est vrai, disent les dynamistes, que
les corps sont inertes, mais ils ont aussi une autre propriété, celle de
s'attirer mutuellement selon une loi qu'on appelle l'attraction universelle. Or
si les corps ont le pouvoir de s'attirer, plus n'est besoin d'un moteur pour
les mettre en branle: la formation des mondes, le mouvement qui les anime,
n'ont pas d'autre principe que les forces mêmes de la matière.
Réfutation. - Si nous
admettons que les corps sont en mouvement en vertu de la loi d'attraction
universelle, c'est-à-dire parce qu'ils sont doués d'une force qui les pousse
les uns vers les autres, comment se fait-il que les atomes ne se sont pas
rencontrés en une masse unique ? Pour rendre compte de la formation des
mondes, les dynamistes sont donc obligés d'admettre deux forces en présence. La
force attractive ou centripète est, selon eux, contrebalancée par une autre
force, la force tangentielle ou centrifuge, qui produit des mouvements
giratoires et donne naissance à ces astres innombrables qui remplissent
l'espace. Mais comment expliquer que la matière soit animée de deux mouvements,
celui d'attraction et celui de rotation, dont les effets se contrarient et
s'opposent ? Il y aurait alors dans la matière deux forces contraires. En
outre, l'hypothèse dynamiste supposant que la matière est éternelle. il
s'ensuit que les atomes doivent s'attirer de toute éternité et que l'évolution
des mondes n'aurait pas eu de commencement; et ainsi, encore une fois, nous
nous trouvons en contradiction avec le système de Laplace. Il faut donc
toujours, qu'on le veuille ou non, recourir à la chiquenaude initiale, au
premier moteur.
3eme Preuve tirée de l'Ordre du monde.
Argument
dit des Causes finales.
44.
- Argument. - L'ordre du monde ne s'explique pas sans Dieu. Sous la forme poétique,
c'est le même argument que nous retrouvons dans ces deux vers souvent cités de
Voltaire:
«L'univers
m'embarrasse, et je ne puis songer
Nous exposerons l'argument dans le syllogisme suivant: Tout
ordre requiert une intelligence ordonnatrice. Or il y a de l'ordre dans le
monde. Donc l'ordre du monde suppose une intelligence ordonnatrice.
Cette preuve très populaire, présentée déjà par SOCRATE
(Mémorables), par CICÉRON (De natura
deorum), par SÉNÈQUE (de Beneficiis),
exposée avec beaucoup d'ampleur par FÉNELON (Traité de l'existence de Dieu), et
pour laquelle KANT lui-même professait de l'admiration, est connue sous le nom
de preuve téléologique (de telos, fin) ou des causes finales.
Ce qu'il faut entendre par causes finales. - Pour
comprendre cette expression causes finales, il faut dire auparavant ce que l'on
entend par fin et par moyen. La fin d'une chose est le but, ce à quoi cette
chose est destinée: une horloge a pour fin d'indiquer l'heure, l'œil a pour fin
de voir. Le moyen est ce par quoi l'on atteint une fin. Il va de soi qu'à
chaque fin correspondent des moyens différents. D'où il suit que la fin
poursuivie inspire le travail de l'ouvrier, elle est la cause qui le détermine
dans le choix des moyens. La finalité ou cause finale, c'est-à-dire cette
recherche des moyens pour atteindre la fin, cette appropriation des moyens à la
fin, qui constitue l'ordre, suppose donc une intelligence qui ait conscience, à
la fois, du but à atteindre et de l'aptitude des moyens.
Quand il s'agit du monde, l'on peut
distinguer deux sortes de finalités: la finalité interne et la finalité
externe. Si l'on prend chaque individu en particulier, nous voyons qu'il a des
organes parfaitement disposés pour la fin qu'il poursuit : le poisson a des
nageoires pour nager, l'oiseau a des ailes pour voler, etc.: c'est la finalité
interne. La finalité externe, c'est la fin qui est assignée à chaque être dans
l'ensemble de la création: le minéral a pour fin de nourrir la plante, la
plante est utilisée par l'animal, lequel est utilisé pour l'homme. La finalité
externe étant plutôt difficile à déterminer, nous ne parlerons, dans
l'argument, que de la finalité interne.
1° PREUVE DE LA
MAJEURE. - Tout ordre suppose une intelligence ordonnatrice. Le principe
invoqué par la majeure est, comme on le voit, le même que pour les deux
arguments précédents : il s'agit toujours du principe de causalité. L'ordre,
avons-nous dit, consiste dans l'adaptation des moyens à une fin. Il est donc
un effet et suppose une cause, un ouvrier intelligent qui ait choisi les moyens
capables d'arriver à la fin qu'il avait en vue.
2° PREUVE DE LA
MINEURE. - Or il y a de l'ordre dans le monde. Considéré dans son
ensemble, le monde nous apparaît comme un vaste système parfaitement ordonné,
où tout est à sa place, selon un plan aussi bien conçu que réalisé. Les
savants, chacun dans sa sphère, pourraient, d'ailleurs, nous dépeindre les
merveilles qui éclatent dans tous les détails de ce plan. Si, guidé par l'astronome,
vous scrutez l'immense profondeur des cieux, vous restez muet devant le
spectacle grandiose qui s'offre à votre regard. Mais votre étonnement grandit,
quand vous apprenez que ces astres innombrables qui sont à d'énormes distances
de notre planète, et de dimensions bien plus grandes, se déplacent à des
vitesses vertigineuses suivant un cours déterminé et avec une telle régularité
qu'on peut prédire quand l'astre se lèvera et se couchera à l'horizon, quand il
en rencontrera un autre...
Et maintenant du monde céleste, descendez sur la terre que
vous habitez, vous ne trouverez pas moins d'ordre et d'harmonie. Le physicien
vous dira les lois auxquelles les corps obéissent d'une manière inflexible
(lois de la chute des corps, de la chaleur, de la propagation de la lumière).
Le botaniste vous fera admirer la fleur des champs: la symétrie des parties qui
la composent, sa forme élégante, la richesse et la variété de ses couleurs,
tout vous dira qu'elle est l'œuvre d'un artiste consommé. A son tour, le
physiologiste peut vous décrire tout ce qu'il y a de beauté dans les organes du
corps humain, et spécialement, dans ces deux organes si délicats que sont l'œil
et l'oreille.
Et si vous voulez même descendre l'échelle des êtres, vous
y trouverez encore les choses les plus étonnantes. Vous aurez à admirer
l'instinct de l'abeille qui façonne si ingénieusement sa ruche, de l'araignée
qui tisse sa toile d'une manière si parfaite, de l'oiseau qui bâtit
impeccablement son nid; vous verrez comment tous adaptent les moyens à la fin
qu'ils veulent atteindre.
« Le monde actuel, pouvons-nous conclure avec KANT, nous
offre un si vaste théâtre de variété, d'ordre, de finalité et de beauté que
toute langue est impuissante à traduire son impression devant tant et de si
grandes merveilles.» (V. la valeur de cette preuve p. 59).
45. -
Objections. 1° CONTRE LA MAJEURE. - C'est surtout contre la majeure que les
athées ont dirigé leurs attaques. Ils ont reconnu généralement l'ordre qui règne
dans le monde; mais ils ont essayé de l'expliquer autrement. Tout ordre suppose
un ordonnateur, ont-ils dit, soit; mais cet ordonnateur ce n'est pas Dieu,
c'est le hasard, ou plutôt, selon la formule nouvelle, c'est l'évolution.
A. Le Hasard. - C'est le
hasard, disait-on dans l'antiquité. Selon DÉMOCRITE, ÉPICURE et LUCRÈCE, le
monde actuel est une des innombrables combinaisons par lesquelles l'univers
est passé. Obéissant à des forces aveugles, inconscientes et fatales, les
atomes dispersés dans l'espace infini et animés d'un mouvement oblique qui les
poussait les uns vers les autres, se sont rencontrés et se sont accrochés
mutuellement. Ces rencontres fortuites ont donné naissance à des agglomérations
instables qui ont plus ou moins duré, mais un jour une combinaison plus
harmonique et plus heureuse s'est produite et s'est perpétuée, précisément
parce que, en raison de son ordre et de son harmonie, elle était née plus
viable que les autres. L'ordre aurait donc été, non l'effet d'une cause
intelligente, mais le résultat du hasard.
Réfutation. -
L'explication de l'ordre du monde par l'hypothèse du hasard n'est, en somme,
que l'absence de toute explication. Quand on ne sait pas comment une chose
s'est faite, l'on peut bien alléguer que c'est le hasard qui en est l'auteur,
mais personne ne s'y trompe et ne met en doute votre ignorance[39].
Et puis le hasard a justement pour caractéristique l'inconstance et
l'irrégularité, c'est-à-dire juste le contraire de l'ordre « On ne tire pas le
même numéro vingt fois de suite, dit LEGOUVÉ (Fleurs d'hier). On ne fait pas tomber un dé sur le même numéro
vingt fois de suite. Or la nature tire le même numéro et amène le même dé
depuis des milliers de siècles.» Si nous ne comprenons pas qu'une horloge soit
l'effet du hasard, comment pourrions-nous supposer que le monde qui est une
machine autrement compliquée, n'ait pas d'autre cause ? Le hasard peut
bien expliquer un ordre partiel, un heureux coup de chance mais non un ordre
qui s'étend à des cas innombrables. Prétendre que le hasard produit l'ordre
universel, c'est donc dire qu'il y a des effets sans cause, que l'ordre peut
sortir du désordre; c'est supposer l'absurde.
B. L'évolution. - Au hasard on
a substitué de nos jours un mot qui sonne mieux : l'évolution. L'ordre du
monde, dit-on maintenant, n'est pas l'œuvre de Dieu, mais le travail de
l'évolution. Ce que nous appelons finalité n'est qu'une illusion de notre
esprit. Les ailes n'ont pas été données à l'oiseau pour voler, mais l'oiseau
vole parce qu'il a des ailes; l'homme n'a pas des yeux pour voir, mais il voit
parce qu'il a des yeux.
D'autre part, la formation des organes s'explique par un
long travail d'évolution. « Considérons l'exemple sur lequel ont toujours
insisté les avocats de la finalité: la structure d'un œil tel que l'œil
humain... Tout paraît merveilleux, en effet, si l'on considère un œil tel que
le nôtre, où des milliers d'éléments sont coordonnés à l'unité de fonction.
Mais il faudrait prendre la fonction à son origine, chez l'infusoire, alors
qu'elle se réduit à la simple impressionnabilité (presque purement chimique)
d'une tache de pigment à la lumière. Cette fonction, qui n'était qu'un fait
accidentel au début, a pu, soit directement par un mécanisme inconnu, soit
indirectement, par le seul effet des avantages qu'elle procurait à l'être
vivant et de la prise qu'elle offrait ainsi à la sélection naturelle, amener
une complication légère de l'organe, laquelle aura entraîné avec elle un
perfectionnement de la fonction. Ainsi, par une série indéfinie d'actions et de
réactions entre la fonction et l'organe, et sans faire intervenir une cause
extra-mécanique, on expliquerait la formation progressive d'un œil aussi bien
combiné que le nôtre[40].
» Il serait le résultat d'une série d'adaptations à des circonstances
accidentelles, et non la réalisation d'un plan. - Ainsi l'ordre du monde se
serait formé peu à peu par suite d'une évolution lente et par un concours de
lois qui régissent la matière et les forces qui lui sont inhérentes. Mais de
finalité, point, si l'on entend par là l'œuvre d'une intelligence qui aurait
dirigé selon un plan l'organisation de la nature: il ne peut s'agir dans la
thèse évolutionniste que d'une finalité inconsciente.
Réfutation. - La finalité
est une illusion de notre esprit, nous disent les évolutionnistes, ou en tout
cas, elle n'est pas l'œuvre d'une cause intelligente, elle est le résultat des
forces inconscientes propres à la nature, qui adaptent les organe_ aux besoins
suivant la loi de l'évolution. Ainsi, il ne faut pas dire que l'oiseau a des
ailes pour voler, il faut dire: l'oiseau vole parce qu'il a des ailes. - Mais
que les ailes aient été faites pour voler, ou que l'oiseau vole parce qu'il a
des ailes, il n'en reste pas moins qu'il y a une merveilleuse adaptation entre
l'organe et sa fonction, et la conclusion est toujours la même: c’est que
l'adaptation des moyens à la fin suppose un plan, et que le plan, selon lequel
le monde a été conçu, suppose un ouvrier très habile.
Mais, nous réplique-t-on alors, cet ouvrier très habile qui
a fait l'aile de l'oiseau et l'œil de l'homme, c'est l'évolution: c'est le
milieu qui a créé l'organe. - C'est là une affirmation toute gratuite et que
les évolutionnistes sont bien incapables de démontrer expérimentalement.
Nous ne voyons pas bien, en effet, comment l'air a pu créer
l'aile de l'oiseau, comment la lumière a pu produire par son action l'organe
qui lui est approprié, ce merveilleux appareil qui faisait dire à Newton: «
Celui qui a fait l'œil a-t-il pu ne pas connaître les lois de l'optique ? »
Admettons néanmoins que l'évolution soit la grande loi qui gouverne le monde.
Nous pourrons toujours demander qui l'a faite, cette loi. Elle suppose d'abord
l'existence de la matière et nous avons vu que la matière n'a pas en soi la
raison de son existence. De toute façon, l'évolution peut être un procédé de
formation comme un autre, elle peut être une loi, mais non une cause. Si par
conséquent la théorie évolutionniste accepte de laisser Dieu à la base, pour
créer les atomes, pour leur donner l'énergie et tracer le plan suivant lequel
la matière doit faire son développement dans la suite du temps, nous n'avons
pas à combattre cette hypothèse. Dieu reste alors à sa place et n'est pas
diminué parce qu'il n'interviendrait pas il chaque instant dans l'organisation
incessante de l'univers. Si c'est cela ce qu'on appelle l'évolution créatrice,
elle ne rabaisse pas la grandeur de Dieu. « Il y a plus de gloire encore,
dit saint THOMAS, à créer des causes que des effets. »
Que l'ordre du monde soit le résultat, non d'un acte
immédiat de Dieu, mais le produit de causes secondes et de lois qu'il a
établies de toute éternité, nous aimons autant cette hypothèse qu'une autre[41].
46. - 2° CONTRE
LA MINEURE. - Il n'est pas vrai, disent les pessimistes, que l'ordre règne
dans le monde. Les preuves du désordre sont, au contraire, nombreuses. Le monde
est plein de monstruosités, d'êtres mal faits ou inutiles; les catastrophes y
sont fréquentes. Il y a donc du désordre, donc pas d'ordonnateur.
Réfutation. - Nous répondrons
à cette objection quand il sera question de la Providence. Nous ferons
seulement remarquer ici qu'il ne s'agit pas de savoir s'il y a du mal dans le
monde, s'il y a des tares et du désordre, à titre exceptionnel, mais seulement
s'il y a un plan, si l'harmonie existe dans la nature, d'une manière générale,
et si alors il y a lieu d'en rechercher la cause. L'objection porte donc sur
des exceptions, sur des cas isolés qui ne diminuent pas la beauté de
l'ensemble. Semblables aux dissonances d'une symphonie qui aboutissent aux
accords les plus harmonieux, les désordres du monde. n'en font que mieux
ressortir l'ordre général. Si l'athée veut invoquer les désordres partiels du
monde, il est donc tenu, d'autre part, à convenir aussi de l'ordre qui y règne,
et s'il objecte qu'il y a une déchirure dans la trame, il lui faut bien avouer
qu'il y a une trame.
§ II - PREUVES TIRÉES DE L'AME HUMAINE.
47. - Après avoir observé le monde extérieur, nous devons
interroger l'âme humaine. L'étude de ce monde intime qui fait le fond de notre
être, nous conduira également à Dieu. Nous trouvons, en effet, dans notre
intelligence l'idée de parfait, dans notre cœur les aspirations d'infini et
dans notre conscience, l'existence de la loi morale. Or, l'idée de parfait, le
besoin d'infini et le fait de l'obligation morale impliquent l'existence de
l'être parfait et infini et du souverain législateur. D'où trois preuves
tirées: 1° de l'idée de parfait; 2° des aspirations de l'âme et 3° de l'existence
du devoir.
Ces trois preuves sont toutes trois des preuves
psychologiques, dans ce sens qu'elles sont tirées de l'analyse de notre âme.
Toutefois, la première, qu'on appelle ontologique, est considérée comme une
preuve métaphysique. La troisième est connue sous le titre de preuve morale,
de sorte que la seconde seule garde le nom de preuve psychologique.
1ère Preuve tirée de l'idée de parfait.
Preuve ontologique.
48. - Exposé. - Si nous
interrogeons notre pensée, elle nous dit que tout ce que nous voyons est incomplet,
borné, dépendant, en un mot, imparfait. Or pour reconnaître que les choses sont
imparfaites, il faut que nous ayons l'idée du parfait, car nous ne pouvons
juger de l'imparfait qu'autant que nous le comparons avec le parfait. Donc
l'être parfait existe, car s'il n'existait pas, il ne serait plus parfait. Cet
argument a été exposé différemment par saint ANSELME, DESCARTES et BOSSUET.
49. - Argument
de saint Anselme. - Après avoir cité les mots de l'Écriture: « Dixit insipiens in corde suo : non est Deus
»[42],
saint ANSELME se propose de convaincre l'impie que c'est une folie de nier
Dieu. L’homme, dit-il, a l'idée d'un être tel qu'il n'en peut concevoir de plus
grand. Donc cet être parfait existe en réalité. Si en effet il n'existait que
dans l'intelligence, je pourrais le concevoir plus grand, en lui attribuant
l'existence réelle: ce qui ne peut se faire sans contradiction, vu que je le
conçois comme le plus grand. Donc Dieu existe dans l'intelligence et dans la
réalité. (V. la critique de la preuve ontologique p. 61).
50. - Argument
de Descartes. - Je trouve en moi l'idée d'un être parfait. Or cette idée ne
peut me venir du néant, incapable de rien donner, ni de moi, puisque je trouve partout dans mon être des bornes et
des imperfections. Donc cette idée doit me venir d'un être infini et parfait
qui l'a mise en moi comme « la marque de l'ouvrier sur son ouvrage ».
51. - Argument de Bossuet. - « L'impie demande: Pourquoi
Dieu est-il ? Je lui réponds:
Pourquoi Dieu ne serait-il pas ? Est-ce
à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un obstacle à l'être?
Erreur insensée ! au contraire, la perfection est la raison de l'être. Pourquoi
l'être à qui rien ne manque ne serait-il pas, plutôt que l'être à qui quelque
chose manque ? » (1ère Elévation sur les mystères.)
2ème Preuve tirée des aspirations de l'âme humaine.
Preuve
psychologique.
52. - Argument.
-
C'est un principe admis par la philosophie et par la science qu'un désir de la
nature ne saurait être vain. Or l'homme appelle Dieu de tous ses désirs. Donc
Dieu doit exister.
PREUVE DE LA
MAJEURE. - Un désir de la nature ne saurait être vain: en d'autres
termes, il faut que les tendances naturelles d'un être soient satisfaites. Les
philosophes les plus célèbres: PLATON, ARISTOTE, CICÉRON l'ont proclamé. Les
sciences sont unanimes à le reconnaître. Que la nature ne fait jamais rien en
vain et que les instincts sont toujours en rapport avec des objets réels, il
serait facile d'en apporter de nombreuses preuves: les ailes de l'oiseau
attestent l'existence de l'air; la nageoire du poisson, l'existence de l'eau;
l'œil prouve la lumière, et la faim suppose une nourriture. Si, par conséquent,
il y a chez l'homme un désir irrésistible d'idéal et de bonheur, c'est qu'il
doit exister un Dieu capable de l'assouvir un jour.
PREUVE DE LA
MINEURE. - Les désirs de l'homme appellent Dieu[43].
« Borné
dans sa nature, infini dans ses vœux
L'homme
est un dieu tombé qui se souvient des cieux» (LAMARTINE)
disait le poète. L'homme, en
effet, tend à l'infini par toutes les puissances de son âme. Il a une
intelligence qui veut arriver au vrai, une volonté qui, malgré sa faiblesse et
ses écarts, aspire au bien; il a surtout un cœur qui a une soif insatiable de
bonheur. Or, non seulement la terre ne nous donne pas ce que nous voulons, mais
elle nous apporte souvent ce que nous ne voulons pas. Notre intelligence se
sent enveloppée de toutes parts par l'inconnu, notre volonté est poussée vers
le mal et notre cœur est souvent torturé par le chagrin. Alors même que la vie
nous est douce et que la fortune paraît nous sourire, nous ne trouvons nulle
part le bonheur rêvé: ni la richesse, ni la gloire, ni la science, ni l'amour
n'épuisent les immenses désirs de notre cœur. Et plus nos désirs sont grands,
mieux ils nous font sentir notre misère.
Mais comment expliquer que notre intelligence, notre
volonté et notre cœur, qui sont pourtant des puissances finies et bornées, nous
poussent ainsi :ers le Vrai, le Bien et le Beau, vers le « souverainement
désirable », comme dit ARISTOTE, s'il n'y avait rien pour répondre à notre
appel ? Le besoin d'infini, d'une vie indéfectible et heureuse, suppose
donc l'existence d'un objet infini et d'une source de bonheur qui puisse
combler l'insuffisance de notre âme. Cet infini, c'est Dieu.[44]
(V. N° 60).
3ème Preuve tirée de la loi morale.
53. - Argument. - La conscience
nous témoigne qu'il existe une loi morale qui nous commande le bien et défend le
mal, et que cette loi morale doit être appuyée par une sanction. Or la loi
morale et la sanction supposent un législateur et un juge qui ne peuvent être
autres que Dieu. Donc Dieu existe.
1° La loi morale. - A.
L'existence de la loi morale est hors de conteste. Il y a une règle absolue,
universelle, antérieure et supérieure à toute législation humaine, qui
s'impose à notre volonté, qui nous prescrit certains actes et nous en défend
certains autres. Peu importe du reste que les hommes se trompent parfois sur
les conceptions du bien et du mal, le principe reste intact: ce qui est estimé
bien par la conscience, est commandé; ce qui est jugé mal est défendu.
B. Or l'existence de cette loi morale suppose
un législateur. Et ce législateur, il faut le chercher en dehors de nous
et de nos semblables a ) En dehors de nous. On ne peut être à la fois maître et
sujet. Et si nous étions les législateurs, rien ne nous empêcherait d'abroger
une loi faite par nous: la conscience nous dit, au contraire, que si nous avons
la liberté physique de violer la loi morale, nous n'avons pas le pouvoir de la
supprimer.
b) En dehors de nos semblables. La loi morale s'impose à,
tous les hommes, elle ne représente donc pas la supériorité d'un homme sur ses
semblables. Mais si le législateur est hors de nous et hors de nos semblables,
il faut le chercher plus haut. Dieu seul peut commander; seul il est la raison
d'être du devoir, de l'impératif catégorique[45].
(V. la Critique de la preuve morale n° 60).
54. - Objection. - On a voulu expliquer
l'existence de la loi morale en dehors de Dieu. Des nombreux systèmes qui l'ont
tenté, nous ne mentionnerons que les deux principaux: la morale évolutionniste
et la morale rationnelle.
A. - Morale
évolutionniste. - Les positivistes et les matérialistes expliquent ainsi la
formation de la morale. A l'origine, les hommes suivaient leurs appétits et
leurs instincts : était bien ce qui plaisait, mal ce qui répugnait:
c'était la morale du plaisir. Cependant, peu à peu l'expérience leur enseigna
que des actions, même agréables aux sens, avaient de fâcheuses conséquences,
tandis que d'autres, pénibles à la nature, avaient de bons résultats: ce fut la
morale de l'intérêt. Plus tard, une sorte d'instinct les détermina à la
sympathie et à la bienveillance réciproques: ce fut la morale de la sympathie
et de la solidarité. Ainsi, tour à tour, le plaisir, l'intérêt individuel,
l'intérêt général, la sympathie et l'altruisme furent les principes qui
servirent à classer les actions en bonnes ou mauvaises. Dans les différents
cas, les parents et les chefs de la société intervinrent pour commander les
unes et défendre les autres. La morale, en tant qu'elle établit le caractère
absolu du bien et du mal, est donc, dans l'hypothèse matérialiste, un fruit de
l'évolution et ne suppose pas Dieu comme législateur.
Réfutation de la
morale évolutionniste. - De l'exposé de la morale évolutionniste, il ressort
qu'elle n'est pas, à vrai dire, une morale, mais une prétendue histoire de la
morale dont les différentes phases auraient été la morale du plaisir, la morale
de l'intérêt et la morale de la sympathie. Or tous ces principes d'action sont
impuissants à fonder la morale. Ni le plaisir ni l'intérêt individuel ne
peuvent être des règles obligatoires de conduite: rien ne m'oblige à rechercher
mon plaisir ni même mon intérêt; l'intérêt d'autrui et la sympathie sont
assurément des motifs plus nobles; mais s'ils commandent seuls et
indépendamment d'un législateur suprême, ils se heurteront à l'égoïsme
individuel et seront incapables de créer l'obligation.
B. - Morale
rationnelle. - La raison, disent les partisans de cette morale, suffit à
fonder la morale. L'homme est son propre maître et il a la raison pour lui
dicter ses devoirs envers lui-même (morale individuelle), envers la famille, la
patrie et l'humanité (morale sociale). Le devoir, la loi morale, c'est donc
l'obligation que la raison impose, et le bien c'est le respect de cette loi.
Réfutation. - La morale
rationnelle serait irréprochable si elle laissait Dieu à la base. Si la raison
est seule à dicter l'obligation, la volonté est libre de l'accepter ou de la
refuser. - Mais, dit-on, c'est l'ordre de la nature. Nous demanderons alors qui
est l'auteur de la nature, qui a créé l'ordre. Et si l'on nous répond que c'est
Dieu, nous sommes d'accord, et nous concluons que c'est en celui qui a créé
l'ordre et la nature, c'est en Dieu que, en définitive, il faut chercher la
source de l'obligation. Nous pouvons donc conclure qu'aucune morale n'a de base
et ne se soutient qu'autant qu'elle fait appel à Dieu.
55. - 2° La
sanction. - Avant nos actes, la conscience nous fait connaître l'existence
d'une loi morale qui commande les actions bonnes et défend les mauvaises. Après
nos actes, la conscience intervient à nouveau pour poser la double question de
responsabilité et de sanction. Et quand elle a porté un jugement sur la valeur
intrinsèque de l'acte, elle proclame que le bien a droit à la récompense et que
le mal mérite le châtiment. Or Dieu seul peut appliquer à nos actes une sanction
équitable et proportionnée à leur valeur.
56. - Objection. - Mais, dit-on,
la sanction n'est pas nécessaire pour fonder la morale; et si elle l'est, l'on
peut trouver des sanctions sans recourir à Dieu. - a) La sanction, disent les
partisans de la morale rationnelle, n' est pas nécessaire pour fonder la
morale. Il faut faire le bien pour le bien, et non pour l'amour de la
récompense. Moins il y a de calcul intéressé dans l'accomplissement du bien,
plus notre action gagne en grandeur et en mérite.- b) Mais, la sanction
fût-elle nécessaire, ne peut-on pas trouver de nombreuses sanctions, sociales
et même naturelles, en dehors de Dieu ? Il y a, par exemple: - 1.
l'opinion publique, - 2. les répressions sociales, - 3. la justice immanente
des choses, et - 4. par-dessus tout, le témoignage d'une bonne conscience.
Réfutation. - a) Toute
sanction, dit-on, est inutile, parce que la vertu doit être désintéressée.- Que
le bien doive être fait pour de bien d'abord, et non pour l'amour de la
récompense, nous ne le contesterons pas, puisque c'est la un des principes
essentiels de la morale chrétienne.
Ne pas prendre la récompense pour motif d'action, c'est
assurément très bien; mais la mépriser est une marque d'orgueil, ce n'est plus
la vertu; la rejeter c'est aller contre l'ordre des choses et la justice. Car
s'il n'y a pas de sanctions, s'il n'y a pas de récompense pour la vertu, il n'y
a pas non plus de châtiment pour le crime; le bien et le mal sont dès lors mis
sur le même pied: ce qui est contraire à toute idée de morale. La sanction est
donc nécessaire, non pour fonder la morale, mais pour la couronner.
b) D'autres qui admettent la nécessité de la. sanction pour
couronner la morale, allèguent comme sanctions suffisantes: - 1. l'opinion
publique. Or tout le monde sait que l'opinion publique, loin de pouvoir servir
de sanction, est parfois injuste dans ses jugements; la popularité n'est pas
nécessairement un brevet d'honnêteté et de vertu, et les faveurs officielles ne
vont pas toujours au mérite; - 2. les répressions sociales. Combien de crimes
restent impunis et combien de malfaiteurs courent les rues, malgré la bonne
volonté des gendarmes! - 3. la justice immanente des choses. Le mal et le vice
portent souvent en soi le germe de souffrances qui en doivent être, tôt ou
tard, la punition. Quelque juste et fréquente que soit cette sanction, on ne
peut la considérer comme une loi inflexible;
4. le témoignage de la conscience. Il faut bien admettre
que voilà enfin une sanction, à première vue, acceptable. La conscience,
toutefois, en tant que justicière, n'est pas à l'abri de tout reproche. Il y a
des âmes vertueuses qui connaissent le trouble et le scrupule, et il y a des
criminels qui ignorent le remords et vivent dans la plus douce quiétude.
Mais si, d'une part, la sanction doit être le complément de
la loi morale et si, d'autre part, rien ne nous garantit la justice des
sanctions terrestres, n'avons-nous pas tout lieu de croire qu'il y a ailleurs
un Rémunérateur équitable qui, après avoir établi la loi morale, appréciera les
actes à, leur vraie valeur et leur appliquera les sanctions qu'ils
méritent ?
§ III. - PREUVE TIRÉE DU CONSENTEMENT UNIVERSEL
57. - Argument. - Le témoignage
de l'histoire nous atteste que, dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes
ont cru à l'existence de Dieu. Or ce que tous les hommes tiennent
instinctivement pour vrai, dit ARISTOTE, est une vérité de nature. Donc Dieu
existe.
PREUVE DE LA
MAJEURE. - Toujours et partout les hommes ont cru à une divinité. Il est
à peine besoin d'établir ce fait d'histoire « Un peuple sans Dieu, sans
prières, sans serments; sans rites religieux, sans sacrifices, dit PLUTARQUE,
nul n'en vit jamais» « Aucune nation, dit CICERON n'est si grossière et si
sauvage, qu'elle ne croie à l'existence des dieux, encore qu'elle se trompe sur
leur nature» (De natura deorum).
Aucune époque n'a poussé plus loin que la nôtre l'étude des
religions. Or l'inventaire des documents fournis par l'histoire et la
préhistoire n'a pu signaler le moindre cas d'un peuple sans croyances
religieuses. Telle est la constatation faite par des érudits comme Max MULLER
et de QUATREFAGES: « Obligé par mon enseignement même, dit ce dernier, de
passer en revue toutes les races humaines, j'ai cherché l'athéisme chez les
plus inférieures, comme chez les plus élevées. Je ne l'ai rencontré nulle part
si ce n'est à l'état individuel ou à celui d'écoles plus ou moins restreintes,
comme on l'a vu en Europe au siècle dernier, comme on le voit encore
aujourd'hui. L'athéisme n'est nulle part qu'à l'état erratique.» Ainsi
l'histoire des religions nous conduit à cette conclusion qu'aucun peuple,
considéré dans sa masse, n'a jamais été athée, et que l'athéisme a toujours été
le fait de quelques individus ou de quelques écoles. Il importe peu de savoir
si leurs conceptions de la divinité furent plus ou moins justes, et elles
furent d'ailleurs moins grossières qu'on ne pourrait le croire au premier
abord. Quelque impression bizarre que puissent nous donner certaines
mythologies, elles contenaient sans doute une part importante de vérité[46].
De quelque nom que s'appelât la divinité, que ce fût le
Zeus des Grecs, le Jupiter des Romains, le Mardouk des Babyloniens, le Baal des
Phéniciens, le Brahmâ des Indiens ou encore le Grand Esprit des savanes du Nouveau-Monde,
c'est toujours au fond le même Dieu que tous les peuples adorèrent sous des
noms divers[47].
PREUVE DE LA
MINEURE. - Or ce que tous les hommes tiennent instinctivement comme vrai
« est une vérité de nature», « Ce qui est affirmé par tous d'un commun accord,
dit saint THOMAS, ne saurait être entièrement faux. Une fausse opinion, en
effet, est une infirmité de l'esprit, elle est donc accidentelle à sa nature.
Or ce qui est accidentel à la nature ne peut se retrouver partout et toujours»
(Contra gentes, l. II, c. XXXIV).
58. – 1ère Objection. - Le suffrage universel est une
mauvaise marque de vérité. Dire: tous les hommes croient en Dieu, donc Dieu
existe, c'est tirer une conclusion que ne renferment pas les prémisses. Il y a
eu des erreurs universelles ; telle fut, par exemple, la croyance à
l'immobilité de la terre.
Réfutation. - Le
consentement des foules n'est pas une preuve infaillible de vérité, il faut
bien en convenir. Toutefois, il constitue déjà une présomption sérieuse. «Avant
de croire que tout le monde se trompe, dit le P. MONSABRÉ, on est tenté de
croire que tout le monde a raison. 1) La croyance collective acquiert surtout
une très haute valeur lorsqu'elle s'appuie sûr des raisons sérieuses. - Il y a
eu cependant, dit-on, des erreurs universelles. Ce n'est pas contestable, mais
il faut ajouter aussi que ces erreurs avaient une cause et qu'elles ont fini
par être découvertes et redressées. Ainsi la croyance à l'immobilité de la
terre, qui s'explique par l'illusion des sens, ceux-ci ayant pris l'apparence
pour la réalité, a cessé avec le progrès des sciences.
59. – 2eme Objection. - Précisément,
la croyance universelle à la divinité s'explique par une des causes d'erreur:
- a) soit par l'ignorance et la peur. - b) soit par les préjugés de l’éducation
. - c) soit par l'influence des législateurs et des prêtres.
Réfutation. - a)
l’ignorance et la peur ne sauraient rendre compte de la croyance universelle en
Dieu. Lorsque l'homme primitif entendit le vent mugir, la foudre gronder,
lorsqu'il vit l'éclair sillonner la nue, il demeura, dit-on, épouvanté, et ne
sachant quelle était la cause de ces phénomènes, il trouva tout simple de les
attribuer à des agents surnaturels.
Il crut alors qu'il y avait un dieu derrière le nuage pour
le mouvoir, un autre pour lancer la foudre, un autre encore dans l'immensité
des mers pour pousser les flots sur le rivage... C'est donc à la fois
l'ignorance et la peur qui ont enfanté les dieux, selon le mot du poète latin
STACE: «Primus in orbe deos fecit timor
». Mais la science a expliqué ces phénomènes, elle a montré qu'ils étaient le
résultat des forces de la nature, elle a donc supprimé du même coup les dieux
comme des agents inutiles et inexistants. - Il est vrai que la science a
trouvé la cause immédiate des phénomènes, et pour ne citer qu'un exemple, il
ne faut plus dire: Jupiter lance la foudre, mais la foudre a pour cause
l'électricité. Tout cela est juste, mais l'on n'a découvert encore que les
causes immédiates et les causes secondes, cela ne supprime en rien la cause des
causes. Pour l'homme primitif comme pour le scientifique, le point de départ
est le même: ce sont les effets et les phénomènes qu'il faut expliquer. Et si
le primitif avait tort de s'arrêter trop vite dans la recherche des causes, au
moins sa conclusion était juste, tandis que le scientifique, en ayant raison de
remonter plus haut, tire, en fin de compte, une conclusion qui est fausse. Si
d'ailleurs le progrès des sciences avait pu résoudre, en dehors de Dieu,
l'énigme de l'univers, la divinité n'aurait plus d'adeptes parmi les hommes de
science. Or si nous devions nommer tous les hommes illustres qui ont cru en
Dieu, la liste en serait longue. Citons seulement, parmi les mathématiciens et
astronomes célèbres: COPERNIC, GALILÉE, KEPLER, NEWTON, CAUCHY,
HERSCHELL, LE VERRIER, LAPLACE, FAYE...; parmi les
physiciens : AMPÈRE, VOLTA, MAYER, LIEBIG, BIOT, DALTON, BRANLY... ; parmi les
naturalistes: CUVIER, AGASSIZ, LATREII,LE, MILNE-EDWARDS, G. SAINTHILAIRE,
WURTZ, CHEVREUL, PASTEUR, DE LAPPARENT, LAMARCK le père du transformisme, et
DARWIN eux-mêmes rendent hommage au Créateur. Citons enfin le créateur de la
cristallographie HAUY,DE QUATREFAGES, VAN BENEDEN, une des gloires de la
Belgique. F. BACON disait: « Peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de
science y ramène.» N'est-ce pas la conclusion qu'on est en droit de tirer
devant tant de noms illustres 7 La croyance en Dieu n'est donc pas issue de la
peur ni de l'ignorance.
b) Le consentement universel ne vient pas davantage des
préjugés de l’éducation. Sans contredit, l'éducation joue un rôle considérable
sur les idées et les croyances, mais il faut bien remarquer que les préjugés
varient de pays à pays, de génération à génération, qu'ils ne résistent pas à
l'instruction et au progrès, et qu'il n'y a pas d'exemple qu'un préjugé qui va
contre les passions, n'ait été vite supprimé.
c) Enfin l'influence des législateurs et des prêtres ne
saurait être invoqué pour expliquer la croyance des peuples. - 1. Les
législateurs ont pu se servir de la croyance en Dieu pour mieux gouverner leurs
peuples, mais ils n'ont pas pu la créer. L'on ne cite pas, du reste, le nom de
l'inventeur; et l'on pense bien qu'on devrait le connaître s'il existait, en
raison des difficultés qu'il aurait rencontrés pour imposer un dogme contraire
aux inclinations et aux mauvais instincts du cœur humain. - 2. La supercherie
des prêtres est une explication encore plus mauvaise, car les prêtres n'existant
que par la religion, ils ne peuvent être antérieurs à elle, et ils n'ont leur
raison d'être qu'autant qu'il y a déjà un culte. Considérer les prêtres comme
les inventeurs de la Divinité et les fondateurs des religions, c'est donc
commettre, d'après S. REINACH lui-même (Orpheus) « un anachronisme ridicule ».[48]
CONCLUSION. - La croyance
universelle ne s'explique donc par aucune cause d'erreur. Si elle provenait
d'une cause d'erreur: crainte, éducation, influence des législateurs et des
prêtres, elle n'aurait pas manqué de disparaître avec la cause qui l'aurait
fait naître. Or elle s'est maintenue partout, en dépit des obstacles qu'elle a
rencontrés. Il faut dès lors admettre qu'elle a une autre origine, et qu'elle
découle soit du sentiment religieux déposé par Dieu au fond de notre âme, soit
de la force du raisonnement qui nous permet de déduire son existence. Dans les
deux hypothèses, la conclusion est identique. Si Dieu s'est manifesté lui-même
dans une révélation primitive transmise d'âge en âge, et si, moyennant certaines
dispositions, les hommes le sentent vivant et agissant dans leur âme, rien de
mieux. Si l'idée de Dieu est le fruit du raisonnement, la croyance universelle
s'explique non moins bien, vu que la raison est un patrimoine du genre humain[49].
(V. la valeur de cette preuve, n° 60).
Conclusion générale des preuves de l'existence de Dieu.
60. - Si nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur les
preuves de l'existence de Dieu, il n'est pas sans intérêt de rechercher quelle
est la valeur et la portée de chaque preuve, considérée isolément. Nous l'établirons
brièvement en reprenant chaque groupe de preuves.
1° Valeur des
preuves cosmologiques. - Des trois preuves qui nous sont fournies par
l'observation du monde extérieur, les deux premières, - argument de la
contingence et du premier moteur, - nous permettent de conclure qu'il y a un
Etre nécessaire, et, par le fait, éternel, puisqu'un Etre nécessaire ne peut
pas ne pas être ; distinct du monde, puisque le monde est sujet du devenir,
puisqu'il se transforme et que l'Etre nécessaire, la cause première et le
premier moteur ne peuvent être sujets au changement. La troisième preuve par
l'ordre du monde a moins de portée.
Malgré l'ordre et la beauté qui y règnent, le monde a ses
imperfections; il n'implique pas dès lors un art infini, il requiert seulement
un ou plusieurs architectes assez habiles pour réaliser l'unité de plan[50].
Et puis, l'organisateur du monde n'en est pas nécessairement le créateur.
L'ordre du monde suppose donc une intelligence supérieure, mais non un Etre
infini, unique et créateur. La preuve des causes finales ne doit pas, par
conséquent, être isolée des deux premières preuves. Il n'en est pas moins vrai
que celui qui admettrait déjà un Architecte du monde, sortirait au moins de son
athéisme, et il aurait peu de peine à passer de l'Architecte au Dieu créateur.
2° Valeur des
preuves tirées de l'âme humaine. -
A. La preuve ontologique[51]
tirée de l'idée d'être parfait contient un sophisme, et partant, ne peut être
retenue comme une preuve valable. On ne peut dire d'un être qu'il possède
telles ou telles qualités que s'il existe. L'existence n'est donc pas un
attribut. Mais, à supposer qu'elle en soit un, d'après les règles du
syllogisme, l'attribut doit être de même nature que le sujet. Or quand
j'affirme que l'idée d'être parfait implique l'existence de tel être, il s'agit
de l'être parfait conçu par mon intelligence; l'attribut que je lui donne, à
savoir, l'existence, appartient donc à l'être idéal conçu par moi, non à un
être réel. La proposition rigoureusement vraie, en tant que hypothétique,
reste une proposition hypothétique, et les lois du raisonnement nous demandent
de transformer l'hypothèse en réalité, de passer de l'existence idéale à
l'existence réelle.
B. La preuve par les
aspirations de l'âme n'a pas une valeur absolue. Il n'est pas possible, en
effet, de démontrer rigoureusement qu'un bonheur fini ne pourrait satisfaire
les désirs de l'homme, et pas davantage, que le désir, même naturel, implique
nécessairement l'existence de l'objet désiré.
C. La preuve par
la loi morale et la sanction avait, aux yeux de Kant, une très grande force;
elle lui arrachait cet aveu significatif: « Deux choses me remplissent l'âme
d'un respect et d'une admiration sans cesse renaissants: le ciel étoilé
au-dessus de nos têtes, la loi morale au-dedans de nous-mêmes. » Toutefois, il
est bon de remarquer que, dans l'exposé de cette preuve, nous ne suivons pas la
même voie que le philosophe allemand. D'après Kant, l'existence de la loi
morale suppose Dieu non comme législateur, mais comme rémunérateur.
L'accomplissement du devoir nous confère, en effet, un
droit au bonheur. Or, si nous sommes libres de bien agir et de nous rendre
dignes du bonheur, il ne dépend pas de nous que le bonheur vienne toujours
récompenser nos bonnes actions. En conséquence, pour que la loi morale ne soit
pas une chimère, il faut qu'il y ait une volonté souverainement juste et
puissante qui réalise l'harmonie du bonheur et de la vertu, il faut qu'il y
ait un Dieu: ainsi l'existence de Dieu devient un simple postulat de la loi
morale. Au contraire, dans l'argument tel que nous.1'avons exposé (p. 51),
l'existence de la loi morale suppose Dieu comme législateur, de même que le
monde contingent l'exige comme être nécessaire: dans les deux cas, nous nous
appuyons sur le principe de causalité et nous remontons d'un effet à sa cause.
Cependant, même ainsi présentée, la preuve tirée de la loi
morale peut être attaquée dans sa majeure. En effet, la connaissance claire et
distincte d'une loi morale, de caractère universel et obligatoire, présuppose
la connaissance de l'existence de Dieu, c'est-à-dire d'un législateur suprême
qui, seul, a le pouvoir de lier la conscience; de lui intimer une obligation
absolue, (impératif catégorique). Mais si la connaissance de la loi morale
exige au préalable la connaissance de l'existence de Dieu, c'est que la notion
de Dieu est antérieure à la loi morale et, par conséquent, n'en découle pas;
L'argument est donc vicieux de ce fait qu'il contient dans ses prémisses ce
qui ne doit venir que dans la conclusion[52].
3° Valeur de la preuve par le consentement universel - La
croyance universelle est un confirmation de l'ensemble des preuves. L'unanimité
de la croyance ne l'explique, en effet, que par la valeur intrinsèque des raisons
qui l'ont produite: d'où il suit que le consentement universel, sans être à
proprement parler un nouvel argument ni un critérium de certitude[53],
constitue pourtant une démonstration indirecte de l'existence de Dieu.
Ainsi, l'ensemble des preuves qui se complètent l'une par
l'autre et nous présentent Dieu sous un aspect différent, forme un bloc
intangible.
Chacun reste libre d'ailleurs
de choisir l'argument qui convient le mieux à sa mentalité, à sa tournure
d'esprit, et le plus apte à étayer ses convictions,.
Art.
III - De l'Athéisme.
Y a-t-il des athées ? Causes et conséquences de l'athéisme.
61. - Après l'exposé des preuves de l'existence de Dieu,
une question subsidiaire, avons-nous dit, se pose à nos investigations. Si Dieu
est nécessaire pour expliquer le monde, comment se fait-il qu'il y ait des
athées ? Mais est-il vrai tout d'abord qu'il y ait des athées ? Et
s'il y en a, quelles sont les causes et les conséquences de l'athéisme.
1° Y a-t-il des
athées ? - L'athée (du grec a
privatif et theos, dieu) est celui
qui ne croit pas à l'existence de Dieu.
De
cette définition il ressort qu'il ne faut pas ranger parmi les athées: - a) les
indifférents qui laissent de côté la question des origines du monde et de
l'âme, et vivent sans se préoccuper de leur destinée. Bien que cette manière
d'être aboutisse pratiquement à l'athéisme, les indifférents ne sont pas des
athées proprement dits. - b) Les agnostiques qui proclament que Dieu est du
domaine de l'inconnaissable, ne sont pas non plus des athées. Aussi longtemps
qu'ils s'en tiennent à cette affirmation, leur état d'esprit équivaut à un
scepticisme religieux. - c) Encore moins faut-il compter parmi les athées ceux
qui, ignorant le tout, ou à peu près, de la question religieuse, font
profession extérieure d'athéisme, soit parce qu'ils jugent que cette attitude
convient à des esprits forts qui ne veulent pas suivre le vulgaire troupeau,
soit parce qu'ils ont intérêt à aller du côté où souffle le vent des faveurs
officielles.
Il convient donc de ne considérer comme athées, que les
scientifiques et les philosophes qui, après mûr examen des raisons pour et
contre l'existence de Dieu, se prononcent pour ces dernières. De ces athées,
qui seuls méritent de retenir notre attention, l'on peut bien dire que le
nombre est fort restreint. Il suffirait, pour le prouver, de nous en référer au
témoignage d'un des leurs. « A notre époque, écrit M. LE DANTEC (L'athéisme), quoi qu'on dise, il existe
une infime minorité d'athées. » Mais il faut ajouter, pour être juste, qu'en
revanche le nombre des agnostiques qui veulent que la question soit insoluble,
a augmenté dans une sérieuse proportion.
62. - 2° Causes
de l'athéisme, - L'on explique généralement l'athéisme par des raisons
intellectuelles, des raisons morales et des raisons sociales.
A.
RAISONS INTELLECTUELLES. - a) L'incrédulité des scientifiques: physiciens,
chimistes, biologistes, médecins, etc., doit être attribuée souvent à leurs
préjugés et à l'application d'une fausse méthode. Il est clair, en effet, que
s'ils prétendent employer ici la méthode expérimentale, qui n'admet que ce qui
peut être vérifié par l'expérience, que ce qui tombe sous les sens, ils ne
pourront pas dépasser les phénomènes et atteindre les substances[54].
Notons, en outre, que certaines formules, dont ils abusent dans l'intérêt de
leurs négations, ne sont pas vraies, au moins dans le sens où ils s'en servent.
Quand, par exemple, ils allèguent que la matière est nécessaire et non
contingente, ils invoquent, pour le démontrer, la nécessité de l'énergie et des
lois (N° 40). Or il apparaît tout de suite que le mot nécessaire renferme ici
une équivoque. La nécessité d'une chose est en effet absolue ou relative. Elle
est absolue si sa non-existence implique contradiction, relative lorsque la
chose en question, dans l'hypothèse de son existence, doit avoir telle ou
telle essence, telle ou telle qualité: ainsi un oiseau doit avoir des ailes,
autrement il ne serait plus un oiseau. De ce que l'énergie et les lois sont
nécessaires, au sens relatif, les matérialistes ont donc le tort de conclure
que la matière elle-même est l'Etre nécessaire au sens absolu.
b) L'athéisme des philosophes contemporains dérive du
criticisme de Kant et du positivisme d'A. Comte. Nous avons vu, dans le chapitre
préliminaire, que, d'après les criticistes et les positivistes, la raison ne
peut arriver à une certitude objective ni atteindre les substances derrière les
phénomènes. En rabaissant ainsi la raison, on ruine du même coup toutes les
preuves traditionnelles de l'existence de Dieu. L'on peut donc dire que, chez
la plupart des philosophes contemporains, la crise de la foi est, en fait, une
crise de la raison: les négateurs de Dieu sont, à notre époque, les négateurs
de la raison. Mais celle-ci, comme il arrive toujours pour les arrêts injustes,
sera un jour réhabilitée et reprendra ses droits.
B. RAISONS
MORALES.- Nous citerons parmi les raisons morales: - a) le manque de bonne
volonté. Si l'on étudiait les preuves de l'existence de Dieu avec plus de simplicité,
et moins d'esprit critique, on serait sans doute moins rebelle à la force des
arguments. Il ne faut pas non plus demander aux preuves plus qu'elles ne
peuvent donner: leur force démonstrative, bien que réelle et absolue,
n'entraîne pas une évidence mathématique; - b) les passions. Il est bien
évident que la foi se dresse devant les passions comme un obstacle. Or, quand
une chose gêne, on trouve toujours de bonnes raisons pour la supprimer.
« Il y a toujours dans un cœur égaré par les passions, dit
Mgr FRAYSSINOUS, des raisons secrètes de trouver faux ce qui est vrai... On se
persuade aisément ce qu'on aime et, quand le cœur se livre au plaisir qui
séduit, l'esprit s'abandonne volontiers à l'erreur qui justifie »[55].
Et Paul BOURGET,
dans une analyse très pénétrante de l'incrédulité, écrit les lignes suivantes:
«l’homme, en se détachant de la foi, se détache surtout d'une chaîne
insupportable à ses plaisirs... je n'étonnerai aucun de ceux qui ont traversé
les études de nos lycées en affirmant que la précoce impiété des libres
penseurs en tunique a pour point de départ quelque faiblesse de la chair
accompagnée d'une horreur de l'aveu au confessionnal. Le raisonnement - quel
raisonnement ! - arrive ensuite et fournit des preuves (!!!) à l'appui d'une
thèse de négation acceptée d'abord pour les besoins de la pratique »[56];
- c) Les mauvais livres et les mauvais journaux. Sous cette dénomination nous
n'entendons pas les livres et les journaux qui sont immoraux, mais ceux qui,
sous des formes parfois dissimulées, s'attaquent à tout ce qui est à la base de
la moralité, et veulent faire croire, au nom du soi-disant Progrès et d'une
prétendue Science, que Dieu, l'âme, la liberté ne sont plus que des mots qui
recouvrent des chimères.
C. RAISONS
SOCIALES. - Signalons seulement: - a) l'éducation. Il n'est pas exagéré de
dire que les écoles neutres ont été pour l'athéisme un terrain de culture
exceptionnel. Prise en masse, notre société va donc à l'athéisme parce qu'elle
le veut; - b) le respect humain. Beaucoup ont peur de paraître religieux parce
que la religion n'est plus en faveur et qu'ils pourraient être tournés en
dérision.
63. - 3°
Conséquences de l'athéisme. - L'athéisme, en supprimant Dieu, enlève toute base à la
morale. De là les plus graves conséquences pour l'individu et pour la société.
A. POUR
L'INDIVIDU. - a) L'athéisme le livre sans frein à ses passions. Si l'homme ne
reconnaît pas un maître suprême qui ait le pouvoir de lui commander le bien et
de le châtier s'il fait mal, pourquoi ne se laisserait-il pas aller au gré de
ses désirs, et ne courrait-il pas après le bonheur terrestre, ou du moins ce
qu'il croit tel, par quelque voie qu'il pense l'obtenir ? - b) Mais, par
réciproque, l'athéisme enlève à l'homme toute consolation parmi les épreuves de
la vie. Celui qui ne croit pas en Dieu doit abandonner tout espoir de
réconfort, lorsque la vie lui devient amère et que la terre lui refuse les
joies qu'il lui demande.
B. POUR LA
SOCIÉTÉ. - Les conséquences de l'athéisme sont plus ruineuses encore pour
la société. En supprimant les idées de justice et de responsabilité, il conduit
au despotisme et à l'anarchie, la force remplace le droit. Si les gouvernants
ne sentent pas au-dessus d'eux un maître qui leur demandera compte de leur
gestion, ils sont libres de gouverner la société suivant leurs caprices: « Je
ne voudrais pas, disait VOLTAIRE, avoir affaire à un prince athée qui
trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier: je serais bien sûr
d'être pilé. » D'autre part, il y a dans toute société de grandes distances
entre chaque membre au point de vue du rang, des honneurs, des dignités, de la
situation et des richesses. S'il n'y a pas de Dieu pour récompenser un jour
ceux qui, moins bien partagés, acceptent leur destinée avec courage et font leur
devoir, pourquoi ne pas se révolter contre une société mal faite et lui
réclamer sa part de bonheur et de jouissances ?
BIBLIOGRAPHIE. - Dictionnaire
de la foi cath. : CHOSSAT, Art. Agnosticisme.. GARRIGOU-LAGRANGE, Art. Dieu.. GRIVET, Art. Évolution créatrice.. DARIO, Art.
Matérialisme. MOISANT, Art. Athéisme. - CHOSSAT, Art. Dieu. Dict. de théol. SERTILLANGES,
Les Sources de la croyance en Dieu. -
MICHELET, Dieu et l'Agnosticisme contemporain. - FARGES, Nouvelle Apologétique..
L'idée de Dieu d'après la Raison et la
Science (Berche et Tralin). - GUIBERT, Les
Origines (Letouzey) ; Le Conflit des
croyances religieuses et des sciences de la nature (Beauchesne). - DUILBIÉ
DE SAINT-PROJET et SANDERENS, Apologie
scientifique de la foi chrétienne (Poussielgue). - Mgr GOURAUD, Notions élémentaires d'apologétique (Belin).
- PRUNEL, Les Fondements de la doctrine
catholique (Beauchesne). - Mgr D'HULST, 1re Conf. car. 1892 (Poussielgue).
- POU LIN et LOUTIL, Dieu (Bonne-Presse). - Mgr Le Roy, La Religion des Primitifs. - C. PIAT, De la croyance en Dieu (Alcan). - VILLARD, Dieu devant la science et la raison (Oudin). - DE LAPPARENT, Science et Apologétique (Bloud), Traité de géologie. - P. JANET, Les causes finales ; Le matérialisme contemporain
(Baillère). - Saint THOMAS, Contra
gentes, Somme théologique. - KLEUTGEN, Philosophie
scolastique. - Traités de philosophie de G. SORTAIS, du P. LAHR, de
FONSEGRIVE, de l'abbé DOMECQ, etc. - DE MARGERIE. Théodicée. - Abbé DE BROGLIE, Le
Positivisme et la Science expérimentale (Victor Palmé). - L'Ami du Clergé,
10 mai 1923.
Chapitre
II : LA NATURE DE DIEU
DÉVELOPPEMENT
Division du Chapitre.
64. — La nature de
Dieu, — comme l'existence, — comporte une triple étude : — 1° Une question
préliminaire : La raison qui démontre l'existence de Dieu peut-elle aussi
connaître sa nature ? — 2° Si oui, quelle est-elle t Quels sont ses attributs.—
3° La connaissance que nous avons de sa nature, nous permet-elle d'affirmer,
contre les panthéistes, que Dieu est
une personne distincte du monde ?
D'où trois articles.
Art.
I. Pouvons-nous connaître la nature de Dieu ?
Cette première question peut se subdiviser en deux autres :
1° Est-il possible de connaître la nature de Dieu? 2° Par quelles voies peut-on
arriver à cette connaissance ?
§
1. L'erreur agnostique. — Dieu n'est pas inconnaissable.
65. — Dieu est, mais pouvons-nous savoir ce qu'il est? Pouvons-nous avoir de sa
nature une connaissance, sinon parfaite, au moins initiale et confuse?
1° L'erreur
agnostique — A cette question les agnostiques
dogmatiques[57])
répondent par la négative. Les philosophes,
comme Kant et H. Spencer, déclarent qu'il ne convient
pas de laisser à la base de la vie religieuse des vérités métaphysiques que la
raison pure ne peut pas prouver. Les protestants
libéraux, comme Ritschl, Sabatier ;
les modernistes, comme Le Roy et Tierel; les pragmatistes,
comme W. James, supposant
l'existence de Dieu démontrée par le sentiment et 1,'expérience religieuse,
prétendent qu'il est impossible, et dès lors inutile, de se faire une
représentation quelconque de l'essence divine, et ils reprochent aux
théologiens leur intellectualisme, c'est-à-dire
leurs affirmations catégoriques et définies sur la nature intrinsèque de Dieu.
A quoi bon, disent les pragmatistes, se représenter Dieu ? Une religion n'a de
valeur que par ses résultats et le degré de piété qu'elle produit, et non par
ses formules dogmatiques[58] — Sans doute, c'est la piété qui importe,
mais est-il vrai, comme l'affirment les pragmatistes, que la pratique
religieuse soit indépendante des idées de l'esprit ? Si l'on conçoit Dieu comme
l'âme de la nature, ou comme un idéal abstrait, selon la doctrine panthéiste,
peut-on encore le prier et lui rendre un culte? Il est bien évident que non.
Pour commencer la vie religieuse, il est nécessaire que nous ayons d'abord de
Dieu une connaissance rationnelle, et la prière ne sortira du cœur qu'autant
que nous connaissons Dieu comme un Etre personnel, distinct du monde, bon et
miséricordieux.
66. — 2° Dieu
incompréhensible, mais non inconnaissable. — Quand on parle de la nature de
Dieu, il importe, si l'on veut éviter tout malentendu, de faire la distinction
entre la connaissance et la compréhension de la nature divine. Dieu est
incompréhensible mais non inconnaissable : — a) Incompréhensible. Sous quelque aspect que nous le considérions,
Dieu c'est l'Etre infini. Or il est
bien évident qu'une intelligence finie comme celle de l'homme est incapable de
comprendre l'infini ; Dieu dépasse notre conception et notre langage : il est ineffable, comme disent les théologiens.
— b) Mais non inconnaissable. Là où
les agnostiques disent : nous ne pouvons absolument rien savoir, les
apologistes catholiques répondent : nous savons assurément peu de choses, mais
nous savons quelque chose. En nous révélant son existence, la raison nous a appris que Dieu est la
Cause première, l'Etre nécessaire, éternel, le Premier Moteur, l'Organisateur
du monde en même temps que l'Etre parfait, le Souverain Bien et le Législateur
Suprême. Savoir tout cela, c'est avoir déjà une connaissance, qui permet de
pousser plus loin notre recherche[59]
Naturellement, la connaissance à laquelle nous parvenons, n'est
pas une connaissance adéquate et entière de l'objet. Faut-il s'en étonner ?
S'il est vrai que nous ne « savons le tout de rien » combien plus Dieu reste
enveloppé d'obscurité ! Alors que la science ne peut nous expliquer les
nombreux mystères de la nature, et qu'elle ne sait nous dire, par exemple, ce
qu'est l'électricité, la lumière, la gravitation, la germination, etc.,
pourquoi voudrait-on nous enfermer dans ce dilemme inacceptable : Ou vous connaissez
entièrement la nature de Dieu, ou vous n'en savez absolument rien ?
§
2. — Par quelles voies peut-on connaître
la nature de Dieu ?
67. — En partant des êtres créés, nous avons vu qu« la
raison prouvait l'existence d'une Cause première, d'un Etre nécessaire et d'un premier
Moteur. Si nous nous bornons à cette seule preuve indiquée par le Concile du
Vatican, nous arrivons à déduire la nature de Dieu par une double méthode : a priori et a posteriori.
1° A PR1ORI, c'est-à-dire
en déduisant ce qui est contenu dans les notions de Cause première, d'Etre
nécessaire et de premier Moteur, nous pouvons tirer cette triple conclusion : —
a) Dieu est l’Être parfait. En effet, un être imparfait est un être limité et
contingent, puisqu'il pourrait changer pour devenir meilleur et acquérir la
perfection qui lui fait défaut. Or, s'il pouvait recevoir cette qualité d'un
autre, il ne serait plus la Cause première de tout, ni l'Être nécessaire, vu
qu'il pourrait être autrement qu'il n'est. La Cause première, l'Être nécessaire
est donc en même temps l'Être parfait. — b)
Dieu est infini. La notion
d'infini découle de celle d'Être parfait. Dire que Dieu n'est pas infini, c'est
dire qu'il n'a pas la plénitude absolue
de l'être, et, par conséquent, qu'il n'est pas parfait, qu'on pourrait
concevoir un être plus grand, à savoir, celui qui aurait cette plénitude de
l'être. — c) Dieu est unique. L'unicité de Dieu se déduit de
la notion d'infini. La raison ne peut admettre l'existence de deux êtres
infinis. Car, ou bien ils sont indépendants l'un de l'autre, ou l'un dépend de
l'autre. Dans le premier cas, la puissance de l'un étant limitée par la
puissance de l'autre, aucun n'est infini. Dans le second cas, celui qui dépend
de l'autre ne saurait être infini. Le dualisme,
qui admet l'existence de deux dieux, le polythéisme qui en admet plusieurs, sont donc des erreurs : la
raison nous dit qu'il ne peut y avoir
qu'un seul Dieu.
2° A POSTERIORI, c'est-à-dire
en prenant pour point de départ les êtres créés, nous déduisons les perfections
divines. Si nous examinons l'œuvre de Dieu, et en particulier l'homme, nous y
trouvons des qualités mêlées à des imperfections. Or, étant donné que Dieu est
l'Etre parfait, comme nous venons de l'établir a priori, il s'ensuit que nous
devons retrancher de sa nature toutes les imperfections des êtres créés et lui
attribuer toutes leurs qualités[60].
D'où deux procédés : — a) la voie de
négation ou d'élimination qui
supprime on Dieu tous les défauts des créatures, et — b) la voie d'éminence qui
lui attribue, en les élevant à l'infini, toutes les perfections des êtres
créés. La méthode a posteriori n'est
pas de l'anthropomorphisme[61].
Nous nous servons des qualités des créatures pour nous représenter Dieu, mais
nous ne concevons pas la nature de Dieu sur notre modèle, nous ne le faisons
pas à notre ressemblance. Nous attribuons à Dieu les qualités des créatures
par analogie[62]
seulement, et nous pensons bien que l'intelligence divine par exemple n'est pas
seulement supérieure à l'intelligence humaine, mais d'un autre ordre.
Art.
II — La Nature de Dieu. Les Attributs de Dieu. Notion. Espèces.
68. — 1° Notion. — L''attribut
en général, c'est toute qualité essentielle à un être. Les attributs de
Dieu ce sont donc ses perfections, c'est-à-dire ce qui constitue son essence.
En réalité, attributs et essence désignent une seule et même
chose. Il n'y a pas plusieurs perfections divines, il n'y a que l'essence
divine qui est parfaite et indécomposable. La distinction que nous établissons
n'est donc qu'une distinction de raison, nécessitée parla faiblesse de notre
intelligence.
69. — 2° Espèces — Par le double
procédé indiqué plus haut, nous obtenons deux sortes d'attributs : — a) les attributs négatifs ou métaphysiques, par
la voie de négation, et — b) les attributs positifs
ou moraux par la voie d'éminence.
§
1. — Les attributs négatifs ou métaphysiques.
70. — Les attributs négatifs s'obtiennent,
avons-nous dit, en retranchant de la nature divine, toutes les imperfections des
êtres créés. Or ceux-ci sont contingents, composés de parties, sujets au
changement, limités par le temps et l'espace. Les attributs négatifs de Dieu
seront donc ; l'aséité, la simplicité, l’immutabilité, l'éternité et
l'immensité.
1° Aséité. — Sous ce
vocable emprunté à la langue scolastique (aseitas),
on désigne la propriété qui appartient à Dieu seul d'exister par soi (ens a se) et non par un autre,
d'avoir la plénitude de l'être, contrairement
aux créatures qui tiennent leur existence de Dieu et sont des êtres imparfaits
et contingents.
2° Simplicité. — Dieu n'est pas composé de parties. S'il était
composé de parties, celles-ci seraient finies ou infinies. Si elles étaient
finies, Dieu ne serait plus l'infini, car l'addition du fini avec le fini ne
donne pas l'infini. Dire, d'autre part, que les parties sont infinies est une
chose contradictoire : nous venons de voir plus haut que la notion d'infini
implique l'unité. Mais si Dieu est simple
c'est qu'il est esprit, vu que le
propre de la matière est d'être composée de parties et divisible.
3° Immutabilité. — Dieu est immuable. On ne change que pour acquérir
les perfections qu'on n'a pas ou pour perdre celles que l'on a. Dans Ie8 deux
hypothèses, Dieu ne serait plus ni l'Etre nécessaire ni l'Etre parfait
puisqu'il ne serait pas toujours le même et qu'il passerait d'un état moins
parfait à un plus parfait, ou réciproquement.
4° Éternité — Etre nécessaire, ne pouvant pas ne pas
être, Dieu est donc éternel. Toutefois,
n'expliquons pas cette perfection en disant que Dieu n'a ni commencement ni
fin. Cette manière de parler serait impropre, car elle ne s'applique qu'au
temps. Et précisément l'éternité est opposée au temps. Quand nous disons que
Dieu est éternel, nous entendons par là, si difficile que la chose soit à
concevoir, que Dieu est en dehors du temps, en dehors du commencement et de la
fin. Et pourquoi Dieu est-il en dehors du temps? C'est que le temps est
divisible, qu'il implique le changement, la succession, le devenir, c'est qu'il
est fait d'un passé qui n'est plus, d'un avenir qui n'est pas encore, et d'un
présent qui fuit entre le passé et le futur ; en un mot, qu'il est imparfait.
Il répugne donc à la perfection et à l'immutabilité de Dieu : d'où il suit qu'il
faut concevoir l'éternité divine comme un éternel
présent où il n'est question ni de passé ni de futur.
5° Immensité. — Ce que nous
venons de dire de l'éternité, s'applique à l'immensité
de Dieu. De même que l'éternité est en dehors du temps,. l'immensité est en
dehors de l'espace. Dieu est donc
partout, non pas à la manière des corps qui sont limités par leur propre
étendue, mais comme un esprit qui
pénètre tout, même les corps matériels, sans cependant se confondre avec eux
(exemple : l'âme humaine). S'il est vrai que Dieu est en tout et partout, il
n'est pas moins juste d'ajouter que tout est en lui et par lui, selon la parole
de saint Paul aux Athéniens : « C'est en lui que nous avons la vie, le
mouvement et l'être. » (Actes, XVIII
28.)
§
2. — Les attributs positifs ou moraux de
Dieu.
71. — Les attributs positifs s'induisent en
prenant comme point de départ les facultés de l'homme et en les élevant à un
degré infini. Or les facultés de l'homme sont l'intelligence, la volonté et la
sensibilité. Les attributs de Dieu seront donc : l'intelligence, la volonté et
l'amour.
1° Intelligence. —
L'intelligence de l'homme est bornée dans son mode de connaissance et dans son objet. D'une manière générale, elle n'arrive à connaître que
lentement, péniblement et par le raisonnement. De plus, elle est sujette à
l'erreur, au doute, à l'oubli, et son savoir est toujours limité.
L'intelligence divine, au contraire, est parfaite : — a) dans son mode de connaissance. Elle voit tout, d'une seule intuition, et sans recourir au
raisonnement ; — b) dans son objet. La science divine embrasse tout :
Dieu se connaît lui-même et il connaît ses œuvres d'une manière parfaite. Le
passé et l'avenir n'existent pas devant lui : ils sont un éternel présent.
72. — Objection.
Prescience divine et liberté humaine. — Si Dieu connaît l'avenir, que devient
la liberté de l'homme, puisqu'il est
entendu que tout ce que Dieu prévoit arrive
nécessairement?
Réfutation. — La conciliation
de la prescience divine et de la liberté humaine est une difficulté plus
apparente que réelle. -— a) II
importe, avant tout, de s'entendre sur les mots : — 1. Et d'abord, le mot prescience ou prévision est un terme impropre, appliqué à Dieu. Nous avons vu, en
effet, au N° 70, au sujet de l'éternité, qu'il n'y a en Dieu ni passé, ni
futur, mais seul, un éternel présent. Par conséquent, Dieu ne prévoit pas, il voit.
— 2. Dire, d'autre
part, que ce que Dieu a prévu arrive nécessairement
n'est pas une expression plus juste. Sans doute, la science de Dieu est infaillible ; et ce que Dieu voit de
toute éternité, arrivera certainement dans
le temps. Mais ne nous y trompons pas. La chose arrivera : — 1 ) d'une manière nécessaire, s'il s'agit des
êtres privés de raison et qui obéissent aux lois physiques de leur nature ou
aux impulsions de leur instinct ;.
— 2) d'une manière
libre, s'il s'agit des êtres raisonnables.
b) Mais, à supposer que le terme « prescience» soit juste et puisse être retenu, à propos de la
science divine, n'est-il pas évident que le fait de prévoir un événement n'est
nullement la cause de cet événement?
Je prévois qu'un aveugle, qui marche dans la direction d'un précipice, va
tomber dans l'abîme et se tuer. Dira-t-on que ma prévision a été cause de sa
chute et de sa mort? Donc la prescience de Dieu, tout éternelle et infaillible
qu'elle est, n'est pas la cause de nos
actions, elle n'en est que la conséquence.
c) I1 est vrai que notre imagination se représente mal ces
choses, mais, quand on ne peut pénétrer tous les secrets d'un mystère, il faut écouter
le conseil de Bossuet, qui nous
dit de tenir fermement les deux bouts de la chaîne, — science de Dieu et liberté de
l'homme, — bien que nous ne voyions pas les anneaux intermédiaires par ou
ils se relient.
73. — 2° La volonté de Dieu. — La volonté de
l'homme est limitée dans son mode
d'opération et dans son objet. Elle
n'arrive souvent à ses ' fins qu'au prix de laborieux efforts et elle ne fait
pas tout ce qu'elle veut, En Dieu, la
volonté est toute-puissante : elle ne
connaît ni l'effort ni la limite. Dieu peut tout Ce qu'il veut, mais il ne peut
vouloir que ce qui est conforme aux lumières de son intelligence, c'est-à-dire
le bien. Quant au mal, s'il s'agit du mal
physique, Dieu peut le vouloir, comme moyen d'obtenir un bien supérieur (V.
N° 101) ; s'il s'agit du mal moral, il
ne peut jamais le vouloir, il ne peut que le tolérer pour laisser à l'homme le
libre choix de ses actes, et conséquemment, le mérite ou le démérite.
74. — Objection. — Mais,
dira-t-on, Dieu n'est pas libre, s'il
ne peut choisir entre le bien et le mal.
Réponse. — Ne confondons
pas la liberté divine avec la liberté humaine. L'homme peut hésiter entre le
bien et le mal et se déterminer pour le mal. C'est là une imperfection de la
liberté humaine, car la vraie liberté consiste
dans le choix entre deux biens : telle
est la liberté divine. Or, comme Dieu est l'Etre infiniment parfait, le
souverain Bien, il se veut et s'aime lui-même nécessairement. La liberté divine
ne concerne donc que ses actes
extérieurs, ceux qui sont relatifs aux créatures : Dieu a créé le monde librement, il a créé celui qui existe,
comme il en aurait pu créer un autre.
75. — 3° L'amour
de Dieu. — L'amour c'est le mouvement de la sensibilité vers le bien. Or,
l'homme se trompe souvent sur ce qui en doit être l'objet, et alors qu'il ne se
trompe pas, le bien qu'il atteint n'est jamais complet, soit qu'il s'y mêle la
crainte de le perdre, où la déception de ne pas le trouver aussi grand qu'il
l'avait rêvé. Il faut donc supprimer en Dieu ces imperfections et ces
souffrances qui accompagnent même la possession du bonheur. Dieu aime les
choses en proportion de leur valeur : il s'aime donc infiniment et il aime le
bien qu'il trouve dans ses couvres dans la mesure où il reflète ses propres
perfections. Et comme l'amour engendre la bonté,
Dieu répand ses bienfaits parmi ses créatures « bonum diffusivum sui ». C'est en le considérant sous cet aspect que
saint Jean a dit de Dieu qu'il était la charité. « Deus caritas est » ( I Jean,
IV, 8).
Parmi les attributs moraux
de Dieu, on cite parfois la sainteté,
la justice et la miséricorde. Infiniment pariait, Dieu
est évidemment saint, juste et miséricordieux dans une mesure infinie ; mais,
en réalité, ce sont là des perfections de sa volonté plutôt que des attributs
distincts.
Art. III. — La Personnalité de Dieu.
§
1. — Dieu est une personnalité distincte
du monde.
76. — Les attributs que nous venons d'étudier forment ce
qu'on appelle la personnalité divine. Or,
dire que Dieu est un être personnel c'est
affirmer qu'il est une substance individuelle, distincte des créatures. Dieu
est : — a) une substance, c'est-à-dire un être qui demeure, et non un mode ou un
phénomène qui passe : il n'est pas un perpétuel devenir ; — b) une substance individuelle ; en d'autres termes, Dieu
est capable d'agir par lui-même, et ses actes lui sont imputables, comme les
effets le sont à leur cause ; — c) une substance distincte des créatures ; sinon, le monde et Dieu ne seraient plus
qu'un seul et même être, comme le prétendent les panthéistes, dont nous allons parler dans le paragraphe suivant.
La personnalité de
Dieu découle de sa perfection infinie. Si Dieu, en effet, n'était pas un être personnel[63]
et distinct du monde, il ne serait pas indépendant. Or s'il n'était pas
indépendant, il ne serait plus l'Être
parfait.
§2.
— Le Panthéisme. Réfutation.
77. — 1° Exposé
du Panthéisme. — Pour les panthéistes, Dieu
n'est pas une personnalité transcendante et
distincte II ne fait qu'un avec le monde : il lui est immanent[64]. Et
voici la raison principale qu'ils invoquent pour appuyer leur thèse. Dieu,
disent-ils, est l'infini. Or rien ne peut exister en dehors de l'infini. Donc
le monde doit en faire partie intégrante : Dieu est tout et tout est Dieu. D'où
l'origine de leur nom (du grec « pan »
tout, et « theos» Dieu).
78. — FORMES DU PANTHÉISME. — Nous venons de
voir le principe général du panthéisme. Tout en gardant ce fonds commun, la
doctrine panthéiste a revêtu de nombreuses formes, dont les deux principales
sont : le panthéisme naturaliste ou matérialiste, et le panthéisme idéaliste ou
évolutionniste. — a) D'après le panthéisme naturaliste, Dieu et le monde
sont deux substances incomplètes qui s'unissent comme le corps et l'âme pour
former le même individu. Dans ce système, Dieu est l'âme du monde, une force
inhérente à la nature, le principe de la vie. Cette doctrine se confond
d'ailleurs avec le matérialisme dont nous avons parlé dans le chapitre
précédent (N° 40), elle ne s'en distingue guère que par le nom de Dieu qu'elle
retient, c'est, si l'on veut, un athéisme déguisé, ou, selon le mot du P. Gratry « c'est l'athéisme, plus un
mensonge». — b) Le panthéisme idéaliste de Spinoza (1632-1677) et de Hegel (1754-1831) est devenu très à la
mode par les idées de progrès et d'évolution qui ont été introduites dans le
système. Il a été popularisé en France par Renan,
Taine et Vacherot. Dans le
panthéisme évolutionniste, Dieu s'appelle la « catégorie de l'idéal ». Ce qui revient à dire qu'il n'a de réel que
le nom ; c'est un idéal qui évolue, qui se réalise un peu chaque jour, qui est
en marche vers un progrès indéfini ; on ne peut donc pas dire que Dieu est,
mais il se fait, il se crée de jour en jour. Le monde est ainsi l'évolution
nécessaire de la substance divine.
79. — 2°
Réfutation. — La doctrine panthéiste qui confond Dieu avec le monde est
contredite par les principes de la raison (argument
métaphysique), par le témoignage de la conscience (argument psychologique), et elle est inadmissible à cause des
conséquences désastreuses qui en résultent pour la morale et la société {argument moral).
a) ARGUMENT
MÉTAPHYSIQUE. — Le panthéisme va contre le principe de contradiction qui dit qu'il
est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas, en même temps, et sous le
même rapport : la même ligne ne peut pas être à la fois droite et oblique. Or
le panthéisme, en faisant de Dieu et du monde la même substance, suppose que
le nécessaire et le contingent, l'infini et le fini, l'esprit et la matière, le
moi et le non-moi, le vrai et le faux, le blanc et le noir ne sont qu'une seule
et même chose. Il proclame donc l'identité des contraires : ce qui est absurde.
b) ARGUMENT
PSYCHOLOGIQUE. — Le panthéisme contredit le témoignage de la conscience.
Nous avons tous le sentiment d'être des êtres individuels, des personnes
distinctes les unes des autres, et non des manières d'être, des
modes de la même substance : le moi ne se confond pas avec le non-moi Au
surplus, nous n'avons pas l'impression d'être des parcelles de la divinité :
nos imperfections, nos misères et nos maladies nous rappellent trop bien à la
réalité des choses.
c) ARGUMENT MORAL. —
Le panthéisme a des conséquences désastreuses pour la morale et la société. Si
nous sommes des parcelles
do la substance divine, de l'Etre nécessaire et parfait, il
n'y a plus place ni pour la liberté, ni pour la responsabilité ; la morale
s'écroule et la société est impuissante à la fonder. En effet, si tout est
Dieu, tout est bien ; tout ce qui arrive est l'évolution de la substance
divine. Dès lors il n'y a plus ni vertu ni vice, ni droit ni violence, ni
mérite ni démérite : tout se vaut, tout est respectable et sacré, comme le
reconnaissait Vacherot lui-même
: « Diviniser tout, disait-il, c'est tout justifier, tout consacrer. Quelle
affreuse nécessité ! Quelle amère dérision[65]
! »
80. — Objection- — Le monde,
disent les panthéistes, doit faire partie intégrante de l'infini, sinon
l'infini aurait des limites, ce qui est contradictoire.
Réponse. — a) Notons
d'abord que le panthéisme ne supprime, en aucune façon, la difficulté, car si
les êtres particuliers et finis font partie de la divinité, s'ils sont des modes
de la substance divine, Dieu n'est plus l'Etre infini, vu que les êtres finis
sont imparfaits et contingents et dès lors ne peuvent, aussi nombreux qu'ils
soient, former l'infini. — b) Mais,
par ailleurs, l'objection panthéiste repose sur une conception fausse de
l'infini. Il ne faut pas confondre infini
avec totalité. L'infini n'est pas
une collection infinie d'êtres, c'est la plénitude
de l'être, ce n'est pas une somme, un total, mais une perfection infinie,
une substance transcendante. Peu importent les perfections qui se trouvent dans
les êtres, elles ne diminuent en rien la perfection de l'Etre infini, de même
que la science d'un maître n'est ni augmentée ni amoindrie, au fur et à mesure
que ses élèves y participent : après, comme avant, il n'y a pas plus de
science, mais seulement plus de savants.
La création, par
conséquent, que les panthéistes considèrent comme impossible parce qu'elle
aurait limité l'infini, n'a rien ajouté à la perfection de Dieu. Il y a eu, en
plus, des êtres seconds, limités, imparfaits, bref, des êtres finis ; l'Etre
infini est resté le même. La coexistence de l'infini et du fini n'est donc pas
contradictoire, parce que les deux ne
sont pas du même ordre.
BIBLIOGRAPHIE. — Les mêmes
auteurs qu'au chapitre précédent.
Chapitre III.
— Action de Dieu.
DÉVELOPPEMENT
Division
du Chapitre.
81 — Après avoir établi l'existence et la nature de Dieu,
nous devons rechercher quelle est son action,
ou, si l'on préfère, quels sont ses rapports
avec le monde. Dieu est la Cause première de tout, nous l'avons vu en
démontrant son existence. Nous devons poursuivre plus loin et faire sur ce
sujet une double enquête. Nous nous demanderons : 1° Comment Dieu, qui est le
seul Etre nécessaire, a produit le monde, s'il l'a créé, ou s'il l'a tiré de sa
substance, et 2° comment il le gouverne.
D'où deux articles.
Art. I. — De la Création.
Cet article se subdivisera en trois paragraphes : 1°
Origine du monde. 2° Origine de la vie. 3° Origine des espèces.
§1.
Origine du monde.
82. — 1° Erreurs sur ce point- — On ne peut expliquer
l'origine du monde que de trois manières : — a) Ou bien l'on peut dire que la matière est éternelle, nécessaire,
indépendante comme Dieu qui n'en serait alors que l'organisateur : c'est la
réponse du dualisme. — b) Ou bien le monde est une émanation de la substance divine, Dieu
l'aurait tiré de sa propre substance : c'est la réponse du panthéisme. Une forme de panthéisme, plus à la mode de nos jours,
le panthéisme évolutionniste (N° 78),
dit plutôt que Dieu, c'est le monde qui évolue. — c) Ou bien le monde a été
produit de rien par la toute-puissance de Dieu, il a été créé : c'est la
réponse des théistes.
Seule, la dernière réponse est acceptable. Les deux
premières constituent des erreurs. — a) Le
dualisme, qui fait de la matière un
être nécessaire et indépendant, suppose par le fait qu'il y a deux dieux. Or
nous avons vu (N° 70) que, Dieu étant l'être infini, il ne saurait exister, à
côté de lui, un autre être indépendant, puisque ce dernier limiterait sa puissance[66]
(1). — b) Le panthéisme a été également réfuté dans la leçon précédente (N°
79). La théorie de l'émanation est, du reste, une hypothèse contradictoire.
Comment expliquer qu'une substance, qui tirerait son origine de l'infini,
n'aurait plus les attributs de la substance d'où elle émane ? Comment la
substance nécessaire et infinie deviendrait-elle contingente et finie ? II
faudrait donc supposer qu'une partie de la substance divine perdrait ses
propriétés en se détachant de la substance commune : ce qui est contradictoire
dans un être immuable et simple.
83. — 2° La
Création. — A. DÉFINITION. — créer c'est
tirer du néant. La création du. monde, c'est
donc Dieu qui tire le monde du néant, et non de sa substance, ni d'aucune
matière préexistante.
B. POSSIBILITÉ. — Mais la
création est-elle possible? On objecte que du néant il ne sort rien. « Ex nihilo nihil fit». Et cela est juste
si l'on entend par là que le néant ne peut être une cause, que, n'existant pas,
il ne peut rien produire ; cola est encore vrai si l'on suppose un néant absolu
et que Dieu n'existe pas ; mais cola est faux si l'on prétend que là où il n'y
avait rien, il n'est pas possible que quelque chose soit[67].
Il n'y a dans ce fait ni contradiction ni impossibilité. D'ailleurs le concept
de création peut trouver des analogies parmi les causes secondes. Si aucune
substance créée n'a le pouvoir de créer d'autres substances, elle peut
cependant donner naissance à des accidents nouveaux ou produire de nouvelles
substances. C'est ainsi que notre esprit produit nos pensées ; notre volonté,
nos volitions. Par la synthèse et l'analyse le chimiste produit de nouvelles
substances (ex : l'eau avec l'oxygène et l'hydrogène). Il ne faut donc pas
refuser à Dieu, dont la puissance est infinie, ce que l'homme peut faire dans
une certaine mesure.
C. NÉCESSITÉ. — La création est non
seulement possible, mais elle est nécessaire.
Nous avons vu en effet que les systèmes, dualiste et panthéiste, étaient
inadmissibles. La création est donc la seule explication valable de l'origine
du monde[68].
Mais si le fait de
la création peut être affirmé avec certitude, le problème se complique quand il
s'agit d'en déterminer le mode. Comment le
monde a-t-il été formé ? Nous renvoyons, pour les réponses que la Foi et la
Science font à cette question, à notre Doctrine
catholique (Nos 55-57).
§
2. — Origine de la vie.
84. — Les êtres vivants n'ont pas toujours existé sur la
terre: tous les savants sont unanimes à
le reconnaître. L’hypothèse de Laplace qui explique la
formation du monde, suppose que la terre a passé par une période
d'incandescence incompatible avec la vie. Mais si la vie n'a pas toujours
existé, comment a-t-elle commencé ? I1 n'y a sur ce point que deux hypothèses
possibles : il y a eu création ou génération spontanée[69].
85. — 1°
Création. — Selon cette hypothèse, les premiers êtres vivants ont été créés
par Dieu. Toutefois, cette création a pu se faire de deux façons. — a) Ou bien Dieu, par un acte de sa
toute-puissance, a fait apparaître les premiers êtres vivants lorsque les
conditions nécessaires à la vie furent réalisées sur la terre : il y aurait eu,
dans ce cas, création directe. — b) Ou bien Dieu a déposé, à l'origine,
au sein de la matière, soit des germes, soit des forces capables de produire
les premiers organismes, au moment propice à leur éclosion : dans ce second
cas, il y aurait eu création indirecte. La
supposition de germes, créés par Dieu en même temps que la matière, est du
reste peu vraisemblable, car il serait difficile d'expliquer, dans cette
hypothèse, comment ces germes auraient pu résister aux températures extrêmement
élevées que la terre a connues dans sa période d'incandescence
86. — 2°
Génération spontanée. — On appelle génération
spontanée ou hétérogénie (du
grec, heteros, autre et genos, race) la naissance d'un être
vivant, sans germes préexistants, et par le simple jeu des activités
physico-chimiques de la matière. Autrement dit, le premier être vivant serait
sorti de la matière ; le minéral aurait produit le végétal, le corps brut
aurait donné naissance à un être doué de vie. Que, penser de cette hypothèse?
Que vaut-elle au point de vue
scientifique? Et quelle importance aurait-elle au point de vue philosophique, si elle était vérifiée ?
A. — AU POINT DE VUE
SCIENTIFIQUE, l'hypothèse de la génération spontanée est loin d'être
nouvelle. Elle remonte, au contraire, à la plus haute antiquité. Aristote croyait que le monde était
plein d'âmes et de vies, qu'il portait en lui les semences des êtres. On
connaît le passage des Géorgiques (liv.
IV) où Virgile décrit la
naissance d'un essaim d'abeilles qui sort des flancs d'un taureau mort. D'après
Lucrèce (De rerum natura, liv. V, v. 794-795), « l'on voit sortir de terre
des animaux qui sont produits par la pluie et par les chaudes vapeurs du
soleil ». Ovide (Métamorphoses, I, 416-438) fait sortir
les animaux du dépôt limoneux laissé par le déluge. Van Helmont, au XVIe siècle, enseignait encore le moyen de
produire spontanément des souris ; d'autres auteurs donnaient des recettes pour
les grenouilles et les anguilles. L'hypothèse de l'hétérogénie resta en vogue
jusqu'au XVIIIe siècle, mais il convient d'ajouter de suite qu'elle
n'était pas exploitée, du moins d'une manière générale, dans un sens athée ; et
la preuve en est que des Pères de
l'Église comme saint Augustin, et
plus tard, des scolastiques comme Albert
le Grand et saint Thomas, pensaient
que tous les êtres vivants avaient été créés, en puissance et dans leurs
germes, au premier instant de la Création, et que la matière avait reçu de Dieu
le pouvoir de s'organiser sous l'action de forces terrestres ou d'influences
astrales. Entendue dans ce sens, la
génération spontanée était donc une création indirecte.
C'est seulement vers le milieu du XIXe siècle,
que l'hypothèse de la génération spontanée prit un autre aspect. Elle fut
considérée désormais par l'école matérialiste
ou moniste (Vogt, Buchner, Haeckel) comme le seul moyen de se passer de Dieu. Si l'on
pose, en effet, comme principe, que la matière est éternelle, qu'elle est douée
de force et capable de produire la vie, et que les premiers être vivants purent
se développer et s'organiser peu à
peu en espèces, si, selon la formule d'Haeckel,
« depuis la chute d'une pierre jusqu'à la pensée de l'homme tout se
réduit dans l'univers à du mouvement dans les atomes », il sera permis de dire,
avec Karl Vogt, que « Dieu est
une borne qui recule à mesure que la science avance ».
Le premier problème
que
les adversaires de Dieu avaient donc à résoudre, c'était de prouver que la vie peut sortir de la matière. A maintes reprises, les hétérogénistes
crurent qu'ils tenaient la solution. Mais les expériences de Pasteur ( 1859-1865) renversèrent leurs espérances.
Un savant de marque, Pouchet, avait
prétendu qu'il n'y a pas de germes dans l'air et qu'il avait obtenu la
génération spontanée d'infusoires dans une matière putrescible. Pasteur démontra au contraire par une
triple expérience : — 1. que l'air contient en suspens des corpuscules
organisés semblables à des germes ; — 2. que, si l'on prend soin d'éliminer ces
germes, on n'obtient jamais de production d'infusoires ; — 3. qu'on peut
obtenir ou supprimer les productions d'infusoires selon qu'on introduit ou
qu'on supprime les germes obtenus par la première méthode.
Devant les conclusions de Pasteur,
les partisans de la génération spontanée ne s'avouèrent pas cependant
vaincus. Changeant de tactique, ils objectèrent que les êtres unicellulaires, que
nous révèle le microscope, ne représentent pas la première ébauche de la vie,
qu'ils sont déjà l'aboutissement d'une longue période d'évolution et de
perfectionnement, que la vie est apparue à l'origine sous la forme d'organismes
beaucoup plus rudimentaires que les microbes, et que les premiers êtres vivants
étaient intermédiaires entre ces derniers et les molécules chimiques. En 1868,
on crut avoir découvert la fameuse monère[70]
primitive. On, avait retiré du fond
de la mer une matière gélatineuse semblable à un informe protoplasme[71].
Haeckel pensa que l'on se
trouvait en présence d'un type élémentaire d'être vivant sorti de la matière
inerte. Huxley le baptisa alors
du nom de Bathybius (c'est-à-dire qui
vit dans les profondeurs). Cependant le bonheur du camp matérialiste fut
éphémère, car la critique scientifique ne tarda pas à montrer que le Bathybius n'était pas un vrai
protoplasme doué de vie, mais « un amas de mucosités que les éponges et
certains zoophytes laissent échapper quand leurs tissus sont froissés par le contact des engins de pêche» (Milne-Edwards). Au surplus, en
admettant que le Bathybius eût été
une monère douée de toutes les propriétés vitales, il aurait encore fallu
prouver qu'il était le résultat de la génération spontanée.
Mais, se dirent alors les matérialistes, si la nature nous
refuse des exemples, de génération spontanée, pourquoi n'essaierions-nous pas
de produire chimiquement des
organismes élémentaires tels que la monère ? La science a établi que la
matière de l'être vivant ne lui est pas spéciale, que tout être vivant se
compose en grande partie d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, de carbone et, en
petite proportion, de phosphore, de fer, de soufre, etc. Par ailleurs, Berthelot est arrivé â reconstruire
artificiellement les sucres, les éthers, les alcools, reliant ainsi la chimie
organique à la chimie minérale. Mais si la matière vivante est réductible à la
matière inorganique, pourquoi ne pourrait-on pas, par de simples procédés de
laboratoire, créer des matières que l'on considérait autrefois comme l'œuvre de
la force vitale ? Les forces
physico-chimiques ne sont-elles pas suffisantes à rendre compte de la vie
végétative t Des tentatives furent faites dans ce sens. Il y eut surtout, dans
ces derniers temps, deux expériences qui firent grand bruit et qui aboutirent
d'ailleurs à un piteux échec. Nous les rappellerons brièvement.
a) Les radiobes de
Burke. — En 1905, un jeune physicien anglais, J. Burke, crut qu'il avait réussi à produire, par le radium, des organismes tout à fait primitifs
qu'il appela radiobes, c'est-à-dire
vivants par la toute-puissante vertu du radium. Voici comment il fit ses
expériences. Il prit trois ballons dans lesquels il introduisit un bouillon de
culture, c'est-à-dire un mélange de substances organiques destinées à servir au
développement des microbes. Après avoir soigneusement stérilisé ce bouillon de
culture, il introduisit du bromure de radium dans le premier ballon, du
chlorure de radium dans le second et rien dans le troisième qui devait être le
ballon témoin. Après quelques jours, Burke constata que les deux premiers
ballons dans lesquels il avait mis un composé de radium, présentaient à la
surface de leur bouillon un recouvrement qui avait toutes les apparences d'une
culture de microbes, tandis que rien n'apparaissait dans le ballon témoin. Ces
fruits du radium, ou radiobes, étaient, aux yeux de Burke, les microorganismes,
tels qu'ils durent apparaître à l'origine. Mais, quelque temps après, Burke fut
obligé de reconnaître qu'il s'était trompé, qu'il avait pris pour des vivants
des apparences de vivants et que ses radiobes n'étaient que des bulles gazeuses
formées par la décomposition de l'eau de la gélatine sous l'influence du
radium.
b) Vers la fin de
1906, un professeur à l'École de médecine de Nantes, M. Stéphane Leduc, communiqua à l'Académie des Sciences la
découverte qu'il venait de faire de « cellules artificielles réalisant la
plupart des fonctions de la vie ». L'expérience consistait à semer des granules
de sulfate de cuivre sur une gélatine formée de ferro-cyanure de potassium, de
sucre, de sel et d'eau. Bientôt les granules se gonflaient comme des graines et
se développaient comme des plantes. M. Leduc concluait qu'il avait ainsi
réalisé la vie sans germes. Conclusion encore prématurée, car on lui démontra
bientôt que ce qui s'était produit sous ses yeux, ce n'était nullement la
génération spontanée d'un être vivant, et qu'on se trouvait en présence d'un
cas du phénomène connu en physique sous le nom d'osmose. Quand deux liquides
sont séparés par une membrane ou une cloison poreuse, l'un d'eux peut se
transporter vers l'autre et l'augmenter indéfiniment, ce qui donne à ce dernier
l'apparence de grossir et de croître comme la pousse d'une végétation. M. Leduc
n'avait donc produit qu'une contrefaçon de la vie, « un calembour de la vie »
comme l'appelèrent d'Arsonval et Bonnier, membres de l'Institut.
La science expérimentale en est toujours là. Les
expériences de Pasteur restent intactes : l'être
vivant vient d'un autre être vivant. Si les laboratoires ont été
impuissants à créer la vie, c'est qu'entre la matière inorganique et la matière
vivante, il y a apparemment une
barrière infranchissable. Le principe vital dépasse les forces de la matière ;
en d'autres termes, la vie ne peut être le produit de la matière. Jusqu'à
preuve du contraire, nous avons donc le droit dé conclure que la vie a dû être créée en dehors des forces de
la nature.
B. AU POINT DE
VUE PHILOSOPHIQUE, que devons-nous penser de la génération spontanée ? Dans
l'état actuel de la science, toutes les expériences ont démontré qu'elle
n'existe pas. Avons-nous le droit d'en conclure qu'elle n'a jamais existé et
qu'elle n'est pas possible , ? Ces
deux conclusions seraient téméraires. Car, si nous prétendons qu'eue n'a jamais existé parce qu'autrement
elle existerait encore, vu que les lois de la nature sont immuables et que la
matière n'a pas dû perdre sa puissance, on pourra nous répondre que les conditions voulues font défaut pour le
moment et qu'il n'en a pas été ainsi par le passé. Et si nous estimons qu'elle n'est pas possible parce que nos adversaires sont incapables d'en faire
la preuve, on pourra nous répondre que la création est également impossible,
puisque nous ne sommes pas non
plus en état d'en apporter des exemples[72].
Les apologistes catholiques n'ont donc pas à prendre parti
dans le débat. Ils affirment seulement que, si la vie a commencé par
génération spontanée, c'est que Dieu avait doué la matière de forces capables
de produire la vie. Directement ou
indirectement, il faut toujours recourir à la création. Ainsi nous pouvons
conclure, avec le matérialiste Viechow, que
la création spontanée « ce ne sont pas les théologiens qui la repoussent, ce
sont les savants ».
§
3. — Origine des espèces. Fixisme ou
Évolutionnisme.
87. — Quelle que soit l'origine
de la vie, elle nous apparaît actuellement sous beaucoup de formes qui vont
des plus simples aux plus compliquées. Si nous considérons les deux grands
règnes, végétal et animal, dans lesquels on classe tous les êtres vivants,
nous constatons que, depuis l'algue unicellulaire jusqu'au chêne, et depuis
l'infusoire jusqu'au mammifère, il y a de multiples variétés, de nombreuses
espèces, dont les ressemblances et les divergences sont en proportion de la
distance qui les sépare. D'où viennent
ces espèces? Ont-elles été créées par Dieu, par autant d'actes créateurs
qu'il y a d'espèces ? Ont-elles, au contraire, une origine commune et
sortent-elles d'un même tronc, d'un même protoplasme qui aurait évolué peu à
peu? Telles sont les deux hypothèses que comporte l'origine des espèces. Elles s'appellent : 1° le fixisme, et 2° l’évolutionnisme.
88. — 1°
Fixisme. — Dans l'hypothèse fixiste,
les espèces ont été créées par Dieu, telles que nous les voyons. Ou tout au
moins, elles proviennent de germes créés directement par Dieu, en aussi grand
nombre qu'il y a d'espèces différentes, et qui auraient éclos lorsqu'ils
auraient été dans les conditions voulues. Quelle que soit, du reste, la manière
dont elles ont été créées, les espèces ont pour caractéristique d'être fixes,
de ne pouvoir subir aucune modification essentielle, et partant, d'être
inaptes à produire de nouvelles espèces par voie d'évolution. Cette hypothèse
que, pour cette raison, on appelle fixisme,
a eu pour partisans la plupart des anciens apologistes, et des naturalistes
de première valeur : Cuvier, de QUATREFAGES,
FLOUKENS, AGASSIZ, FAIVRE, HÉBERT, BLANOCHIARD, DE NADAILLAC,
etc. Nous verrons plus loin les arguments qu'elle oppose à
l'évolutionnisme.
89. — 2° Évolutionnisme. — Considéré à
un point de vue général, l'évolutionnisme
est un vaste système qui explique l'origine des choses par l’évolution. Suivant cette théorie, tout
ici-bas évolue : matière, vie, pensée. L'évolution de la matière a fait passer
celle-ci de l'état de masse confuse, chaotique, à l'état de monde organisé et
habitable (théorie de Lapidée). L'évolution
de la vie a donné naissance aux espèces, et l'évolution de la pensée explique
tous les progrès que les hommes ont faits dans le domaine des lettres, des
sciences et des arts[73].
90. —
Transformisme. — Appliqué aux
espèces, l'évolutionnisme porte le nom
de transformisme: Comme le mot
l'indique, le transformisme enseigne
que les espèces sont issues les unes des autres par une série de transformations
successives, qu'elles ont une descendance commune et sont ainsi comme les
rameaux d'un grand arbre. Mai» comment ces
transformations se sont-elles opérées? Le problème est résolu différemment par
les deux systèmes qui s'appellent le lamarckisme et le darwinisme.[74].
91. — A. LE LAMARCKISME. — D'après Lamarck (1744-1829) qui peut être
regardé comme le père du transformisme, trois facteurs expliquent le passage
d'une espèce à l'autre : le milieu, l'hérédité et le temps. Le milieu, et il faut entendre par là le
climat, la lumière, la température, la nourriture, etc., est le facteur
principal. Le milieu force l'organisme à s'adapter aux conditions qui lui sont
faites, il crée donc de nouveaux besoins, et les besoins créent les organes,
lesquels se transmettent par l'hérédité. Toutefois,
les transformations ne se faisant que lentement et progressivement, le temps est un facteur indispensable.
92. — B. LE DARWINISME. — D'après Darwin (1809-1882), un autre facteur
plus important explique le fait des transformations. Ce facteur c'est la sélection naturelle. Puisque l'homme
peut bien améliorer les espèces, végétales ou animales, par la sélection artificielle, pourquoi la
nature, se dit Darwin, ne
serait-elle pas capable d'en faire autant ? Partant de cette idée, le
naturaliste anglais avait à rechercher la raison d'être de la sélection
naturelle. Il crut la trouver dans le fait de la concurrence vitale. La nature produisant dans les mêmes milieux
plus d'individus qu'elle n'en peut nourrir, il s'établit entre eux une lutte pour la vie (struggle for life), dans laquelle les plus faibles succombent.
Seuls les plus forts survivent et transmettent leurs qualités à leurs
descendants.[75] Ainsi,
Darwin ajoute à l'influence du milieu et à l'hérédité la sélection naturelle[76],
c'est-à-dire la survivance du plus fort
dans la lutte pour la vie.
93. — Arguments
des transformistes. — Que les espèces ne sont pas fixes et n'ont pas été créées telles qu'elles sont, qu'elles ont
une descendance commune, qu'elles
proviennent, sinon du même ancêtre, tout au moins d'un nombre d'ascendants très
restreint, les évolutionnistes prétendent pouvoir en faire la preuve scientifique par la double étude du
passé et du présent.
A. L'HISTOIRE DU
PASSÉ est, à vrai dire, l'argument le plus décisif en faveur de leur thèse, vu
que l'un des facteurs essentiels de l'évolution des espèces, c'est le temps. D'après les transformistes, les paléontologistes, en étudiant les fossiles[77]
retrouvés dans les couches de la terre, ont constaté : 1) qu'il y a une grande différence entre les espèces
actuelles et les espèces anciennes, que ces dernières ont subi, dans le
cours des temps, de nombreuses modifications, attestant par là qu'elles ne sont
pas fixes et n'ont pas été créées telles qu'elles sont actuellement ; 2) que
les espèces ont apparu les unes après les
autres, que leur nombre augmente
au fur et à mesure qu'on remonte les terrains. Cette apparition successive des
espèces, leur nombre toujours croissant, indiquent bien qu'elles descendent les unes des autres ; autrement il faudrait supposer que Dieu
retouche sans cesse son œuvre, changeant les espèces anciennes, leur ajoutant
des traits insignifiants pour en faire des espèces nouvelles.
B. POUR LE PRÉSENT,
les évolutionnistes font appel surtout aux données de deux sciences : l’anatomie et la biologie. — a) En anatomie, disent-ils,
nous voyons qu'il y a similitude entre
les organes et les os des différentes espèces : ainsi, la patte d'un lion, celle
d'une tortue, la nageoire d'une baleine, l'aile d'une chauve-souris et le bras
d'un homme comportent les mêmes os semblablement disposés et ne différant que
par leurs dimensions relatives ; or, une telle similitude n'est-elle pas la
preuve évidente d'une descendance
commune? — b) De son côté, la biologie
peut, de nos jours encore, nous montrer des êtres en voie d'évolution, de vraies créations d'espèces par la
culture
Les évolutionnistes allèguent encore que deux faits sont
inexplicables dans l'hypothèse fixiste : — 1. la présence, chez un grand nombre d'animaux, d'organes rudimentaires si peu développés qu'ils
sont impropres à tout usage : tels sont, par exemple, les dents fœtales de la
baleine, les ailes de l'autruche qui ne lui servent pas à voler, les lobes des
poumons chez les serpents, etc. Dans la théorie fixiste, il faut dire que Dieu
a fait œuvre inutile en créant des tronçons d'organes. Les évolutionnistes y.
voient, au contraire, une preuve de la descendance commune : ces organes
atrophiés par suite du manque d'usage, rappellent l'ancêtre commun et sont
comme sa signature ; — 2. L'histoire du
développement individuel que nous révèle l'embryologie. D'après Haeckel et l'école transformiste, ['ontogenèse (développement de
l'individu) serait la reproduction à grands traits de la phylogénèse (développement de l'espèce) ; en d'autres termes,
chaque individu répéterait brièvement, au cours de sa formation, les phases par
lesquelles a dû passer son espèce. Les transformistes objectent aux fixistes que
le passage d'un être par des formes inférieures à son espèce, est incompréhensible
dans leur hypothèse, tandis que pouf eux, la chose paraît toute simple,
l'évolution individuelle étant comme la reproduction abrégée de l'évolution de
l'espèce
94. Arguments
des fixistes. —Les fixistes pensent,
au contraire, que la théorie des évolutionnistes n'a aucune base scientifique, ni dans le passé, ni dans
le présent, et que les transformations invoquées par eux n'ont jamais été
assez grandes pour former des espèces nouvelles, qu'elles n'ont abouti qu'à
constituer des races parmi les
espèces.
A. L'Histoire DU PASSÉ, loin d'appuyer la thèse
transformiste, l'infirme. Non seulement les paléontologistes ont été,
jusqu'ici, incapables de retrouver les formes
de transition, et pour la bonne raison que ces formes n'existent pas, mais
ils ont dû reconnaître que souvent, dans les terrains géologiques, de nouvelles espèces apparaissent brusquement
et sans formes transitoires. Le savant Déperet
a montré en systématique (science
qui traite de la classification des êtres) que les séries des mammifères
fossiles se présentaient comme des rameaux parallèles, absolument séparés les
uns des autres, sans lien qui puisse les rattacher à leur base, ce qui ne permet pas de leur attribuer un
ancêtre commun. D'autre part, les paléontologistes n'ont pas tardé à
s'apercevoir que l'évolution réelle qu'ils ont pu établir d'après les pièces
qu'ils avaient recueillies, ne s'était pas effectuée suivant la théorie
transformiste, c'est-à-dire du simple au compliqué. La fameuse sélection naturelle, invoquée par Darwin, est contredite par les faits :
plus d'une fois, les animaux les plus faibles ont survécu, tandis que les plus
forts ont disparu (ex. : les reptiles géants des couches secondaires).
B. POUR LE PRÉSENT, ni l’anatomie,
ni la biologie, n'apportent
d'arguments sérieux en faveur du transformisme. — a) En anatomie, la conclusion tirée de la ressemblance entre les organes des différentes espèces, dérive
d'une vue superficielle des choses. D'après l'éminent professeur d'histologie
de Montpellier, M. Vialleton, qui
en a fait la démonstration dans un récent ouvrage très remarqué (Membres et ceintures des vertébrés
tétrapodes, critique morphologique du transformisme), si l'on examine
attentivement chaque os, on voit qu'il revêt dans chaque cas une structure
particulière, qu'il a sa nature propre, adaptée à ses conditions d'existence et
qu'en fait, les organismes, une fois formés, sont comme des systèmes clos ne
comportant pas de modification profonde, ce qui est une preuve manifeste que les passages d'une espèce à l’autre sont
impossibles. — b) En biologie, les
fixistes croient trouver leur meilleur argument dans le fait de l'infécondité qui existe entre les espèces; même les plus
voisines. Est-il compréhensible que les espèces qui, d'après les transformistes,
doivent être douées de la plus grande plasticité ou aptitude à évoluer, soient
ainsi frappées de stérilité quand on les rapproche, ou n'aient qu'une fécondité
extrêmement limitée? L'on est donc en droit de conclure, disent les fixistes,
que les espèces sont permanentes, qu'elles
constituent des essences différentes qui répugnent à se mélanger entre elles,
puisque les efforts qu'on tente pour les transformer ne sont pas couronnés de
succès. La permanence des formes organiques à travers de longues périodes est
d'ailleurs attestée par l'histoire. C'est ainsi qu'on peut constater que des
espèces décrites par Aristote n'ont
pas varié depuis plus de vingt siècles et .qu'un grand nombre d'espèces actuelles
sont absolument semblables à celles qu'on retrouve dans les terrains
tertiaires[78].
1. Les organes
rudimentaires ne prouvent pas plus en faveur de la thèse transformiste que
contre. « L'apparence morphologique, dit le professeur Rabaud (Rev. générale
des Sciences, 1923) ne suffit pas pour nous permettre de dire si des
parties que nous tenons pour rudimentaires,
n'ont d'autre raison d'être qu'un état ancestral ». — 2. L'argument tiré du
développement individuel n'a pas plus
de valeur. « En réalité, écrit le professeur Brachet
de Bruxelles (Rev. gén. des Sc. 1915),
pourtant transformiste convaincu, l'ontogenèse n'est jamais une récapitulation
de la phylogenèse. » Et ailleurs : « On a fait de l'embryologie historique
un très mauvais usage... Il est bien démontré qu'elle est incapable d'atteindre
le but que ses fondateurs lui avaient assigné ».
95. Conclusion. — 1. A notre
époque, dans tous les pays, en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, aux
Etats-Unis, etc., on s'accorde à proclamer que le transformisme passe par une
crise grave et que sa prétention de vouloir expliquer la formation des espèces par l'évolution lente et graduelle d'un seul
ou d'un nombre très restreint de types, ne
repose sur aucun fondement solide.
2. Remarquons, par ailleurs, que seuls sont condamnés par l'Eglise les évolutionnistes matérialistes, c'est-à-dire ceux qui se servent de
l'évolution comme d'une machine de guerre contre la religion, ceux qui, pour
supprimer Dieu, se font fort de tout expliquer par cette triple formule :
éternité de la matière (V. N° 40), génération spontanée sans intervention surnaturelle
(N° 86), formation des espèces par les lois de l'évolution.
Il n'en est pas de même des évolutionnistes spiritualistes. Ces derniers observent, en effet, à
juste titre, que le fixisme n'est nullement un dogme de la religion catholique,
et qu'on peut être à la fois
évolutionniste et créationniste. Pourvu
qu'on suppose Dieu à l'origine du monde, à l'origine de la vie et à l'origine
de l'âme humaine, la formation des espèces par suite d'un développement dont le
Créateur aurait posé lés lois, n'est pas moins glorieuse pour Dieu. Elle l'est
même plus, puisque l'évolution est une merveille d'ordre et d'harmonie, tandis
que l'hypothèse de créations successives semble rabaisser le Créateur, en le
montrant sous les traits d'un artiste maladroit, qui retouche son œuvre à
mesure qu'il en aperçoit les défauts[79].
Au surplus, nous avons vu que l'évolutionnisme en général (N° 89), que le
transformisme en particulier et même la génération spontanée (N° 86) avaient
déjà des partisans parmi les Pères de l'Église et les théologiens scolastiques.
Art. II. — De la Providence.
§
1. —
La Providence. Notion. Existence.
Mode.
96. — 1° Notion. — La Providence (lat. providere, prévoir et pourvoir) c'est l'action par laquelle Dieu conserve et gouverne le monde qu'il a créé, dirigeant tous les êtres à la fin
qu'il s'est proposée dans sa sagesse.
97.— 2°
Existence.—A. Adversaires.—La
Providence a été niée: — a) par
Aristote qui n'admet pas que l'Etre parfait puisse sans déchoir s'occuper des
êtres imparfaits ; — b) par les fatalistes (latin, fatum, destin), qui regardent le monde comme soumis à un Destin
inexorable qui aurait réglé irrévocablement la suite des événements sans
laisser de place à la liberté (voir N° 114) ; — c) par les déistes et les rationalistes[80]
qui soutiennent que le monde, une fois créé, se conserve de lui-même par ses
propres lois et indépendamment de Dieu ; — d)
par les pessimistes, qui
prétendent que tout est mal dans le monde.
B. PREUVES. — a) A priori. — L'existence de la
Providence découle de la nature des êtres créés et des attributs de Dieu ; — 1.
de la nature des êtres créés. A
quelque moment qu'on les considère, les créatures sont contingentes : n'ayant
jamais en soi leur raison d'être, elles restent dépendantes de leur Créateur.
Il faut donc que celui qui les a créées, veuille bien les maintenir dans
l'existence ; — 2. des attributs de Dieu,
et en particulier de sa sagesse qui,
après avoir créé le monde, doit le conserver dans l'ordre, de sa puissance qui peut exécuter tous les
plans que sa sagesse a conçus, et de sa bonté
qui serait on défaut s'il se désintéressait de ses créatures.
b) A posteriori. — L'existence de
la Providence nous est révélée par l'ordre qui règne dans le monde. — 1. Ordre physique. L'ordre et l'harmonie
que nous constatons partout, nous prouvent que la cause intelligente qui a
créé et organisé le monde, continue de le conserver et de le diriger. — 2. Ordre moral. Non seulement Dieu gouverne
le monde physique, mais il règle la volonté de l'homme en lui faisant connaître la loi morale par la voix de la conscience.
— 3. Ordre social. L'histoire de l'humanité
nous atteste l'action providentielle. Malgré les passions et les égoïsmes qui
font et défont les empires, les sociétés n'en suivent pas moins une loi de
progrès dans tous les domaines : progrès matériel et économique, progrès
scientifique, progrès moral. Or ce fait s'expliquerait difficilement s'il n' y
avait pas intervention d'une intelligence supérieure qui coordonne les efforts,
tire le bien du mal et poursuit la réalisation de son plan.
c) Consentement universel. — Dans tous les
temps, les peuples ont cru à la Providence. Les prières et les sacrifices, en
usage dans tous les pays en sont une preuve évidente : ces appels à la
divinité, ces actes de dépendance et de soumission pour obtenir les faveurs et
écarter les maux, n'auraient pas, de sens sans la foi à un être souverain qui peut intervenir dans la marche des
événements.
98. — 3° Mode. — La Providence
existe ; mais comment gouverne-t-elle
le monde ? Quel est l’objet et le mode du gouvernement divin ?
a) SON OBJET. — Celui-ci
comprend l'ensemble des êtres et chaque être en particulier. Il y a donc une
Providence générale qui veille à
l'harmonie de l'univers et une providence spéciale
qui s'occupe de chaque être en particulier, depuis le plus grand jusqu'au
plus petit. Que l'homme soit parmi les créatures, l'objet d'une sollicitude
plus vigilante, parce qu'il est un être
moral et appelé à une plus haute destinée, c'est ce qu'il serait aisé de
démontrer par l'histoire et ce qui apparaîtra quand nous étudierons la
révélation chrétienne. (Voir Bossuet, Discours sur l’Histoire universelle.) b) SON
MODE. — Quant à la manière dont
gouverne la Providence, nous pouvons dire que son action s'exerce de double
façon : par l'établissement de lois générales et par des interventions
particulières. — 1. Par des lois
générales : lois physiques selon
lesquelles les mêmes causes secondes amènent les mêmes effets avec cette
régularité inflexible qui fait l'ordre du monde ; lois morales qui s'adressent aux êtres doués dé liberté pour leur
prescrire le bien et leur défendre le mal. — 2. Par des interventions particulières. Si les lois générales sont le
mode ordinaire du gouvernement divin, il va de soi que Celui qui a fait les
lois, peut y déroger et y déroge quand il le juge bon. Ainsi la grâce, le
miracle et la prophétie sont autant d'interventions qui dépassent les forces et
l'ordre de la nature. Elles ne sont pas pour cela un bouleversement dans le
plan providentiel : qu'il s'agisse des exceptions ou des lois, il n'y a rien
qui ne soit prévu de toute éternité. Seulement, les dérogations aux lois sont
pour Dieu une manière plus éclatante de nous révéler son action et de nous
faire entendre sa parole.
§
2. — Objections contre la Providence.
99. — On fait contre la Providence
trois sortes d'objections. La première est tirée de la nature de Dieu ; la
seconde, de la difficulté de concilier le gouvernement divin avec la liberté de
l'homme ; la troisième, de l'existence du mal dans le monde.
1re
Objection tirée delà nature divine. — D'après Aristote, Dieu ne peut s'occuper des créatures, parce
qu'elles sont imparfaites. Le gouvernement du monde détournerait Dieu de la
contemplation de son être et de ses infinies perfections. Il ne serait plus
alors souverainement heureux : ce qui est inadmissible.
Réponse. -— Dieu n'a pas
à se détourner de la contemplation de son être pour voir tous les êtres créés :
c'est à travers son essence qu'il connaît toutes choses. Du reste, le fait de
connaître une chose imparfaite et d'en prendre soin, ne constitue nullement une
imperfection
100. — 2me Objection. La Providence et
la liberté humaine- — Si Dieu concourt à nos actes, comment concevoir que
notre liberté reste intacte1?
Réponse. — Cette
objection revient à celle qui a déjà été faite contre la science divine (N°
72). Le concours divin ne modifie pas
la nature des êtres. « Dieu meut les créatures, dit saint Thomas, selon le mode de leur nature,
si bien que l'acte de l'agent nécessité est nécessaire, et que celui de l'agent
libre est libre.» La coopération divine accompagne donc et affermit la volonté
mais ne la violente pas.
101. — 3me
Objection. Existence du mal. — Voici la grande objection contre la
Providence. S'il existe du mal dans le monde, il est incompatible avec les attributs
de Dieu : il s'élève contre sa toute-puissance
s'il n'a pu l'empêcher, et contre sa bonté
s'il ne l'a pas voulu. Or, dit-on, le mal existé dans le monde, et il se
présente sous une triple forme : le mal métaphysique,
le mal physique et le mal moral.
1° MAL MÉTAPHYSIQUE. —
On entend par mal métaphysique l'imperfection
des êtres. Le monde, dit-on, n'a pas la perfection qu'il devrait avoir. Le
monde, disent les pessimistes, est
essentiellement mauvais, et si l'on fait le bilan des biens et des maux, la
vie est pire que le néant.
Réponse. — II paraît certain, en effet, que le monde n'a
pas toute la perfection qu'il pourrait avoir[81].
Mais, fût-il plus parfait, il aurait toujours des limites, car qui dit
créature, dit être contingent et limité. Dès lors, reprocher à Dieu d'avoir
créé un monde imparfait c'est tout simplement lui reprocher d'avoir créé.
Toute la question est donc de savoir si le monde, malgré ses imperfections, est
bon ou mauvais, s'il vaut mieux être que ne pas être. Or il ne fait pas de
doute que l'être vaut mieux que le non-être, que la vie présente est bonne et
qu'il dépend de nous, créatures libres, qu'elle suive une ascension continue
vers le mieux et qu'elle se rapproche de plus en plus de la perfection. La vie
vaut donc ce que nous la faisons et, si elle devient mauvaise, qui avons-nous
le droit d'accuser, sinon nous-mêmes et notre action.
2° MAL PHYSIQUE. —
Tandis que le mal métaphysique est purement négatif, qu'il est le défaut
d'être ou de perfection, le mal physique a
un caractère positif : il est la privation d'un bien qui devait appartenir à la
nature. Comment concilier alors le mal physique avec la puissance et la bonté de
Dieu ? Pourquoi tant de désordres dans la nature ? Pourquoi les
tremblements de terre, les inondations, les incendies? Pourquoi les
catastrophes ? Pourquoi les fléaux, la peste, la famine, la guerre? En un mot,
pourquoi la douleur? Comment
justifier Dieu d'avoir refusé à la nature et à certains êtres la perfection à
laquelle il semble qu'ils avaient droit î
Réponse. — A. LES DÉSORDRES DE LA NATURE. — A vrai
dire, les désordres de la nature,
c'est-à-dire l'existence de choses ou d'êtres qui paraissent nuisibles, comme
les tremblements de terre, les inondations, les fléaux, les animaux
malfaisants, rentrent dans le mal métaphysique : ils sont l'inévitable
conséquence des imperfections du monde. Considéré à ce point de vue, le pourquoi du mal nous échappe, pour la
bonne raison que notre science est trop courte, et que, pour juger une œuvre,
il nous faudrait la connaître dans son ensemble et dans ses détails.
B. LA DOULEUR. —
Au surplus, si le mal qui est dans la nature nous révolte, c'est que nous en
souffrons. Tout se ramène donc à cette unique question : pourquoi la douleur ? Incontestablement, la douleur est un mal,
mais si elle se doit tourner en bien, si elle est, non une fin, mais un moyen,
la bonté de Dieu n'est plus en défaut. Pour justifier
la Providence, il suffit donc d'établir que le bien peut sortir du mal, et
partant, que le but pour suivi par Dieu est bon.
Il convient d'abord de ne pas rendre Dieu responsable des
maux qui sont le fait de l'homme. Que
d'accidents viennent de sa témérité ou de son incurie[82]
! Que de maladies ont leur cause dans l'inconduite des individus[83]
! Que de familles, que de sociétés sont malheureuses par leur faute ! Quant aux
cas où la douleur ne saurait être
imputée à l'homme, elle est toujours une conséquence de sa nature et la
condition d'un plus grand bien. — a) Elle est la conséquence de sa nature. Doué de sensibilité, l'homme doit
accepter les peines aussi bien que les joies qui découlent des facultés de son
âme. — b) La douleur est surtout la condition d'un plus grand bien, soit
dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral. —, 1. Dans l'ordre physique, elle est la source du progrès en stimulant l'activité
et en poussant à la recherche des remèdes qui peuvent guérir le mal. — 2. Dans
l'ordre moral, elle est l'école des
plus belles vertus et un excellent moyen d'expiation.[84]
École des plus belles vertus. La
douleur est un merveilleux instrument de perfectionnement moral : elle
développe dans l'homme les plus hautes vertus : la patience, la maîtrise de
soi, l'héroïsme. Rien ne trempe les âmes comme la douleur ; rien ne leur donne
cette grandeur morale, cette énergie surhumaine, cette délicatesse, « ce je ne
sais quoi d'achevé», selon le mot de Bossuet, qui distingue les âmes qui ont
connu la souffrance de celles qui ne l'ont pas connue ou mal supportée. Le
poète avait raison quand il disait :
« L'homme est un apprenti, la douleur est son maître
Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert » (A. de Musset). 2) Enfin la douleur est un
excellent moyen d'expiation. Elle est
le creuset où l'homme pécheur purifie son âme Elle devient alors « la bonne souffrance» qui arrache l'homme
aux choses de la terre et tourne son regard vers le ciel. « Les épreuves
n'ont-elles pas pour effet de faire rentrer l'homme en lui-même, de l'attacher
à la réalité éternelle, au mépris des plaisirs? Que- d'âmes, qui se perdaient
parce que tout leur souriait ici-bas, ont été ramenées à Dieu par les
déceptions, les mécomptes, les chagrins ! Qui n'a entendu la sagesse antique
nous dire que la vertu languit, si elle n'éprouve pas de contradictions,
qu'elle s'épure dans l'adversité comme l'or s'épure dans la fournaise ? qu'on
la reconnaît à sa force au milieu des épreuves, que l » plus beau
spectacle est celui du juste aux prises avec l'infortune, et se montrant
supérieur à elle? .. Si Dieu, lorsqu'il nous châtie, agit comme un père, qui
retient ses enfants sous une discipline sévère, afin de les rendre vertueux,
comme un médecin qui donne un breuvage amer pour rétablir la santé ou la
fortifier, loin de se plaindre et de maudire à l'occasion des épreuves du
juste, n'y a-t-il pas lieu, au contraire, de remercier et de bénir[85]?
»
3° LE MAL MORAL —
Sous ce titre nous comprendrons : — a) toutes
les infractions à la loi du devoir,
et — b) secondairement toutes les injustices
morales qui sont dans le monde. Comment admettre que Dieu, qui est la sainteté même, permette le péché ? Et
comment expliquer qu'un Etre souverainement juste
ait réparti les biens de ce monde d'une manière si inégale ? Pourquoi, trop souvent, la fortune
sourit-elle aux méchants tandis que les justes connaissent les insuccès et les
revers ? Pourquoi ce mal social ?
Réponse- — «) II en est
du mal moral comme du mal physique.
Se demander pourquoi Dieu permet le péché alors qu'il aurait pu l'empêcher,
c'est rechercher de quel autre bien il est la condition. Or il est facile d'apercevoir que le péché est une
conséquence de la liberté. Pour supprimer le péché, il fallait donc supprimer
la liberté. Mais alors il n'y avait plus de place pour le bien moral, plus de mérite ni
de vertu. Qui oserait prétendre qu'un
monde sans liberté ni moralité eût été meilleur qu'un monde avec la vertu et le
péché?
b) L'inégale
répartition des biens est un fait incontestable. La plainte ne doit pas cependant
être exagérée : il s'en faut de beaucoup que la vertu soit toujours malheureuse
et le vice toujours prospère. D'autre part, il est un bien qui n'abandonne pas
le juste, même au sein de la misère, et qui n'appartient qu'à lui : c'est la
pais, de l'âme que seul peut donner le témoignage d'une bonne conscience. Mais
surtout il né faut pas perdre de vue que les biens de la terre peuvent, être
nuisibles, qu'ils sont toujours éphémères et que la vie présente n'est pas un
terme, qu'il y a une autre vie où se feront les compensations nécessaires. Peu
importent donc des privations passagères si elles sont le gage d'une récompense
plus élevée.
La
vie est un combat dont la palme est aux cieux.
Ainsi l'existence du ma] moral comme du mal physique, loin
d'être un argument contre la Providence, démontre la nécessité d'un Dieu infiniment juste
pour rétablir un jour l'équilibre que nous ne trouvons pas ici-bas, d'un
Dieu sage qui se sert de la
souffrance passagère comme d'un moyen pour nous conduire à une gloire éternelle[86].
BIBLIOGRAPHIE. — Sur la Création. — Pinard, Art. Création, Dict. de la foi cath. — Mgr Farges, La Vie et
l'Évolution des Espèces (Berche et Tralin). — Guibert, Les Origines (Letouzey)
; Les Croyances religieuses et les
Sciences de la Nature (Beauchesne). — Duilhé
de Saint-Projet et Sanderens, Apologie scientifique du christianisme (Poussielgue).
— De Lapparent, Science et Apologétique (Bloud). Fantom, Les Radiobes de M. Burke (Rev. prat. d'Apol. 15 fév. 1906). — Wintrebert, Rev. prat. d'Apol., 15
janv. 1907. — Colin, Les théories récentes de l'évolution. Rev.
prat. d'Apol., 19 mai 1910. — L'Ami du
Clergé année 1925, N° 20. — La Presse
médicale, 3 mai 1924. — Le Dantec, La crise du transformisme.
Sur la
Providence. — Moisant. Pour discuter le problème du mal. Rev.
prat. d'Apol., 15 avril 1910. Traités de
philosophie du P. LAHR, de G.
Sortais, etc. — Prunel., Les Fondements de la Doctrine catholique. — De Lapparent, La Providence créatrice (Bloud).
SECTION II : L'HOMME
Chapitre I.
— Nature de l'Homme.
DÉVELOPPEMENT
Nature de l'homme.
L'erreur matérialiste.
Division du Chapitre
102. — La religion consiste, avons-nous dit (N° 6), dans
l'ensemble des rapports qui existent entre Dieu et l'homme. L'homme est donc le
second objet qui s'impose à notre étude. Or, dans cette étude de l'homme, la
première question qui intéressé l'apologiste, c'est celle de sa nature, car seule la nature d'un être
permet d'en déduire l'origine et la destinée, et conséquemment, les relations qui en découlent entre lui et
son créateur. A cette question capitale, deux réponses peuvent être faites :
celle du matérialisme et celle du spiritualisme.
1° Le matérialisme. —
La doctrine du matérialisme sur l'homme est une suite de sa doctrine sur Dieu,
sur l'origine de la vie et des espèces, que nous avons exposée dans le chapitre
précédent. Partant de ce principe, qu'il n'y a rien, en dehors de ce qui peut
être expérimentalement vérifié, les matérialistes n'admettent qu'une seule
substance : la matière éternelle qui a produit un jour la vie par génération
spontanée, puis, grâce à des transformations successives, tous les êtres
vivants, y compris l'homme.
Voici, du reste, les quelques points fondamentaux qui
résument la théorie matérialiste sur l'homme : — a) L'homme est formé d'une seule
substance : le corps. L'âme est une hypothèse inventée pour rendre compte
de certains phénomènes que la matière paraît, à première vue, incapable
d'expliquer. — b) Entre l'homme et
l'animal il n'y a pas de différence essentielle. L'homme est un animal perfectionné qui doit sa
supériorité au développement de son cerveau. — c) La pensée est un produit de la matière cérébrale, et le libre arbitre est une pure illusion.
A quelles conséquences
graves aboutit le matérialisme, il est facile de le conclure de ces trois
points de sa doctrine. Si l'homme est composé d'une seule substance, le corps, s'il n'y a qu'une différence de degré,
et non de nature, entre l'homme et la brute, si la pensée n'est qu'un produit
du cerveau ; en un mot, si l'homme n'a pas une âme spirituelle et libre, plus de religion, puisque les deux
termes, Dieu et l'âme, sont supprimés ; plus de morale, plus de devoir,
puisque, à supposer qu'il y ait lieu de faire une distinction entre certains
actes, les uns bons, les autres mauvais, l'homme serait privé du libre arbitre
et soumis au déterminisme de la matière.
103. — 2° Le spiritualisme. — Contre une doctrine
aussi pernicieuse, nous allons démontrer, avec le spiritualisme chrétien, que
l'homme est formé d'une double substance
: le corps et l'âme ; que, entre
lui et l'animal, il y a une différente
essentielle qui fait que les deux êtres sont irréductibles et que l'un n'a
pu sortir de l'autre par voie d'évolution ; que l'homme seul a une âme spirituelle et libre. En même temps nous
exposerons et réfuterons les objections matérialistes. Ce chapitre comprendra
donc trois articles : — 1. Existence ; —
2. Nature ; et — 3. Liberté de l'âme. .
Art. I. — Existence de l'âme humaine. Objection.
104. — 1°
Existence de l'âme humaine- — L'existence
de l'âme, c'est-à-dire d'une substance qui se distingue du corps, qui est
le principe de la connaissance et de la pensée, nous est attestée à la fois par
Y expérience, par la conscience et par l'intuition.
A. Expérience. — L'observation nous montre qu'il y a en nous deux sortes de
phénomènes : les phénomènes physiologiques,
comme la nutrition, la digestion, la circulation du sang ; et les
phénomènes psychologiques, comme la
pensée, le jugement, le souvenir, etc. Or le plus simple raisonnement nous dit
que des phénomènes de nature différente ne peuvent provenir du même principe :
tel effet, telle cause. Nous devons donc admettre dans l'homme deux principes,
qui expliquent, l'un, les faits physiologiques, et l'autre, les faits
psychologiques.
B. CONSCIENCE. — La conscience perçoit dans notre être un principe qui, à travers les
vicissitudes de l'existence, reste toujours le même. Quelque lointain que soit
mon passé, j'en garde le souvenir ; je me rappelle ce que j'étais dans ma
prime enfance, quels étaient mes goûts, mes inclinations, mes idées. Aussi me
faut-il admettre qu'il y a eu, dans la marche de ma vie, autre chose qu'une
suite plus ou moins longue de faits sans lien qui les rattache, car, de toute
évidence, un phénomène ne porte pas en soi la mémoire de ceux qui l'ont
précédé. Bien plus, je me sens responsable des fautes que j'ai commises, il y
a de nombreuses années ; cela ne se comprendrait pas si la cause qui a posé ces
actes avait changé depuis. I] faut donc conclure qu'il y a en nous un principe
qui reste toujours identique, qui fait que je suis le même être, la même
personne, aux différentes étapes de ma vie; en un mot, un principe permanent, qui constitue mon identité personnelle.
Or ce principe ne
peut être le corps, car il est scientifiquement démontré qu'il est soumis
au tourbillon vital, qu'il évolue et
se transforme sans cesse, à tel point qu'en quelques mois, selon certains
physiologistes (Flourens), en un
mois seulement, d'après d'autres (Moleschott),
le renouvellement est total, et qu'il y a un changement complet de
toutes les molécules qui le composent. Donc la substance identique que nous
révèle la conscience, ne doit pas être confondue avec le corps : ce principe
c'est l'âme.
C. INTUITION. — En dehors des raisonnements qui précèdent et qui
démontrent l'existence d'une substance immuable, l'intuition découvre au fond de notre être un principe qui produit
notre pensée et notre action et qui ne peut être le corps. C'est ce principe
distinct du corps que nous appelons l’âme.
Conclusion. — L'homme est
donc composé de deux substances distinctes, différant totalement de nature :
l'une, étendue, composée, changeante, autrement dit, matérielle : c'est le corps ; l'autre, inétendue, simple,
identique, en d'autres termes, immatérielle : c'est l'âme.[87]
105. — 2° Objection.
— Personne, disent les matérialistes, n'a jamais vu l'âme. Or la science
expérimentale nous interdit de croire à ce qui ne peut être vérifié. « Un homme
raisonnable, dit Broussais, ne
peut admettre l'existence d'une chose qui n'est démontrée par aucun sens. » II
faut donc considérer l'existence de l'âme comme une hypothèse sans fondement.
Réponse. — Assurément,
l'âme ne tombe pas sous les sons. Mais est-il vrai que les sens, c'est-à-dire
la perception extérieure, soient le seul moyen de connaître? Nous pensons, au
contraire, que la conscience est un
procédé tout aussi légitime, et nous venons d'établir qu'elle perçoit
directement le moi, ses actes et ses modifications en même temps que sa
permanence. Au reste, alléguer que l'âme n'existe pas, parce qu'on ne la voit
pas, est un argument qu'on peut tout aussi bien retourner contre ceux qui vous
l'opposent. Car si la pensée était un produit de la matière, une fonction du
cerveau, comment se fait-il qu'ils n'en peuvent faire la preuve expérimentale
? Nous pouvons donc conclure que l'âme ne se voit pas, non parce qu'elle
n'existe pas, mais parce qu'elle est spirituelle
(voir N° 108).
Art. II. — Nature de l'âme humaine.
§
1. L'ÂME HUMAINE ET
L'ÂME DES BÊTES.
106. — L'homme a une âme,
c'est-à-dire un principe qui est la cause des phénomènes psychologiques
qu'on ne peut expliquer par les simples forces physico-chimiques. — Mais,
dira-t-on, dans ce sens, les animaux aussi ont une âme. — La question qui se
pose est donc de savoir s'il y a entre les deux des différences essentielles, telles qu'on ne puisse concevoir la
transition de l'une à l'autre. Or deux facultés caractérisent l'âme humaine et
la séparent totalement de l'âme des bêtes : ces deux facultés sont la raison et la liberté.
A. LA RAISON. —
Sous le titre de raison, il ne faut
pas entendre ici l'intelligence en général, c'est-à-dire la simple faculté de
connaître. Car, à ce point d^ vue, il y a des traits communs entre
l'intelligence de l'homme et celle de l'animal. Tous deux ont des connaissances sensibles qui embrassent
des objets particuliers et déterminés ; ils ont la mémoire des choses
sensibles, la faculté de se rappeler et d'associer les sensations, les impressions
extérieures ; l'on admet même que les animaux ont la faculté imaginative. — La
raison, dont il est ici question, c'est la faculté
de penser et de raisonner qui
appartient en propre à l'homme et qui met un abîme entre lui et l'animal. Par
sa raison, l'homme a le pouvoir d'abstraire[88],
de dégager du particulier des idées générales : il aura, par exemple, la notion
du triangle en général, sans envisager tel triangle pris en particulier ; il
atteint les réalités immatérielles, comme
le vrai, le bien, le beau, l'être, la substance, etc.
De cette faculté de penser, de raisonner et d'abstraire
découlent des conséquences d'une extrême
importance et qui dressent une barrière entre l'homme et l'animal. Tels sont :
— 1. le langage. Sans doute, les
animaux ont un langage naturel composé
de signes extérieurs par lesquels ils manifestent les impressions de leur âme,
mais ce qu'ils n'ont pu et ne pourront jamais créer, c'est le langage artificiel, conventionnel, qui
sert à traduire la pensée ; et si leur impuissance est définitive, ce n'est pas
que l'organe de la parole leur manque, — le singe a tous les organes requis, la
luette y comprise, les perroquets répètent les mots qu'on leur apprend sans les
comprendre, — c'est que la pensée leur fait défaut et que justement le langage
conventionnel a pour but d'exprimer la pensée. — 2. Le jugement et le raisonnement. L'homme a le pouvoir de comparer les
idées entre elles, d'étudier leurs rapports et de prononcer des jugements ; puis il peut rapprocher ces
jugements, et ,par le raisonnement, en
tirer des conclusions nouvelles. L'animal, lui, n'ayant pas la faculté de
penser, est incapable, par le fait, de juger et de raisonner. — 3. Le progrès. Grâce au raisonnement et au
langage, c'est-à-dire au pouvoir de se communiquer leurs pensées, les hommes
développent sans cesse leurs connaissances, si bien que l'humanité suit une
marche continue dans la voie du progrès et de la civilisation. L'animal a, pour
le servir, d'admirables instincts, mais il n'invente ni ne progresse. L'art
merveilleux avec lequel l'abeille construit sa ruche ne s'est pas modifié
depuis le premier jour où il y a eu des abeilles : c'est toujours la même
perfection, mais, pour ainsi dire, la perfection d'une machine, qui, de la
première minute où elle marche, accomplit parfaitement sa tâche, mais ne peut
en accomplir une autre. h'instinct est
donc pour l'animal une précieuse faculté qui supplée la raison ; toutefois, il
faut convenir qu'entre l'instinct et la raison il n'y a rien de commun : l'un
ne peut pas conduire à l'autre. — 4. La
moralité. Grâce à sa raison, l'homme perçoit les notions de bien et de mal,
et sa conscience lui dit que les actions bonnes lui sont commandées tandis que
les mauvaises lui sont défendues. L'animal ne fait point de semblable
distinction ; s'il évite le mal, c'est par crainte du châtiment dont il garde
le souvenir. — 5. La religiosité. Si
l'homme est un être religieux, c'est que sa raison lui démontre l'existence
d'un Créateur, tandis que l'animal, privé du pouvoir de penser et de raisonner,
ne peut s'élever jusqu'à Dieu. «Seule, dit Bossuet,
la nature humaine connaît Dieu, et voilà, par ce seul mot, les animaux
au-dessous d'elle jusqu'à l'infini .»[89]
107. — B. LA LIBERTÉ. — La seconde faculté par laquelle l'homme se distingue de l'animal, c'est la liberté. La liberté est du reste une conséquence de la raison. Pour choisir entre deux alternatives, il faut connaître par la raison lès motifs qui inclinent plutôt d'un côté que de l'autre. L'animal ne peut se laisser guider que par ses sensations, ses appétits et son instinct. Chaque impression reçue par ses organes des sens, en se transmettant au cerveau, provoque une action réflexe, c'est-à-dire une réaction en rapport avec l'impressio