Pourquoi
Je suis Catholique
Manuel
d’Apologétique : Introduction à la doctrine catholique, éd. Emmanuel
Vitte, Paris Lyon, 1937, 8e éd., 490 p.
[ IMPRIMATUR :
C. Guillemant,
Vic. gen. , Atrebati, die 30
Aprilis 1920.]
Lettre d’approbation
Cher
Monsieur l'Aumônier,
Succès oblige. Votre premier
ouvrage : La Doctrine catholique, vous
a conduit et presque contraint à lui donner un complément : Le Manuel d'Apologétique.
Ne vous en prenez qu'à vos
qualités de méthode, de précision, de probité scientifique. Ce sont elles qui
vous ont conquis tant de lecteurs et de disciples, et qui les ont autorisés à
attendre de vous ce nouvel effort.
Un manuel d'apologétique, en
effet, n'est pas chose facile. L'objet en est complexe, ardu et, du moins en sa
partie négative ou défensive, en voie de perpétuelle transformation. La tâche
exige une intelligence toujours en éveil, et autant de souplesse que de fermeté
dans l'esprit.
Et puis, l'Apologétique
n'est-elle point, par son but, un art aussi bien qu'une science? Si elle
prétend convaincre et toucher, ne lui faudra-t-il pas compter avec les
circonstances de temps, de pays, de personnes? Le choix des arguments, leur
importance respective, la manière de les faire valoir : c'est en cela que
précisément consistera le talent de l'apologiste, son mérite et son succès.
Votre « Manuel», Monsieur
l'Aumônier, trahit de vastes lectures et un long travail de mise en œuvre.
Vous avez eu raison de donner, pour point de départ
à la recherche de la vraie Religion et de la véritable Église, dés notions
rationnelles sur la certitude, sur la nature de l'homme, sur les rapports qui
existent entre l'âme humaine et son Créateur. Rien n'est plus opportun à
l'heure actuelle. Le plus difficile aujourd'hui, c'est d'amener les indifférents
à reconnaître la nécessité d'une religion. Dès qu'ils sont arrivés là, leur
choix est vite fait. La religion chrétienne et catholique défie toute
comparaison.
Toutefois,
là encore, vous aviez à combattre de redoutables adversaires. Formés aux
disciplines scientifiques, habitués à passer au crible tous les textes et tous
les raisonnements, les savants modernes sont aussi habiles à l'attaque qu'à la
riposte. Vous avez exploré, avec beaucoup de sagacité et de conscience, ce
qu'on peut appeler leurs positions de combat. Je ne crois pas que vous ayez
éludé aucune des questions agitées naguère dans les divers domaines où se
rencontrent la foi et le rationalisme : exégèse, histoire des religions,
évolution des dogmes, histoire de l'Église primitive.
Malgré des imperfections
inévitables en une matière qui touche à des problèmes si délicats, vous avez
réalisé une œuvre de valeur.
Vous excellez à mettre les idées
dans un ordre lumineux et serré. Vous êtes plus touché par la solidité des
arguments que par la renommée de leurs auteurs. Vous savez puiser les informations
aux bonnes sources, sans abdiquer la légitime indépendance de votre jugement.
Je souhaite donc à votre livre,
cher Monsieur l'Aumônier, le même succès qu'à ses devanciers. Je suis heureux
de vous encourager à poursuivre les travaux que vous avez entrepris, depuis
quelques années, pour la diffusion de la science qui est la plus nécessaire, je
pourrais dire, la plus passionnante de toutes : celle de la Religion.
Je bénis, cher Monsieur
l'Aumônier, votre vaillante initiative, et je vous renouvelle l'assurance de
mes sentiments paternellement dévoués en Notre-Seigneur.
Eugène LOUIS, évêque d’Arras
Arras, le 23 mai 1920, en la fête de la Pentecôte
Introduction. — Notions
générales
Première
Partie : Les Préambules rationnels
de la Foi.
SECTION I : DIEU
Chap. préliminaire. — Le problème de
la certitude
Chap. I. — De l'existence de Dieu
Chap. II. — De la nature de Dieu
Chap. III. — Action de
Dieu. Création et Providence
SECTION II : L'HOMME
Chap. I. — Nature de l'homme
Chap. II. — Origine et Destinée de l'homme. — Unité de l'espèce humaine.
— Antiquité de l'homme
SECTION III : RAPPORTS
ENTRE DIEU ET L'HOMME
Chap. I. — Religion et Révélation
Chap. II. — Les Critères de la Révélation. Le Miracle et la Prophétie
Seconde
Partie : Recherche de la vraie Religion.
SECTION I : LES
FAUSSES RELIGIONS
Chapitre unique. — Les
principales Religions non chrétiennes
SECTION II : LA
VRAIE RELIGION. LE CHRISTIANISME
Chap. I. — Les Documents de la Révélation
Chap. II. — L'Affirmation de Jésus
Chap. III. —
Réalisation en Jésus des prophéties messianiques
Chap. IV. — Jésus a
confirmé son affirmation par ses prophéties, par ses miracles, par sa
résurrection
Chap. V. — La Doctrine de Jésus. Sa rapide diffusion. Sa merveilleuse conservation.
Le Martyre
Troisième
Partie : La vraie Église.
SECTION I : RECHERCHE
DE LA VRAIE ÉGLISE
Chap. I. — Institution d'une Église
Chap. II. — La vraie Église. Ses notes. Seule l'Église romaine les a.
SECTION II : CONSTITUTION
DE L'ÉGLISE
Chap. I. — Hiérarchie et pouvoirs de l'Église
Chap. II. — Les Droits de l'Église. Relations de l'Église et de l'État
SECTION III : APOLOGIE
DE L'ÉGLISE
Chap. I. — L'Église et l'Histoire
Chap. II. — La Foi devant la raison et la science
Première partie :
Introduction et préambules rationnels de la Foi
INTRODUCTION
NOTIONS GÉNÉRALES
1. Définition.
Étymologiquement, le mot apologétique (grec apologêtikos,
apologia) veut dire justification, défense. Conformément à l’étymologie,
l'apologétique est la justification et la défense de la foi catholique.
2. Objet. Comme on peut
le voir par la définition, l'apologétique a un double objet. Elle est : a) la justification de la foi catholique. Considérant
la religion dans son fondement, c'est·à-dire dans le fait de la révélation
chrétienne, dont l'Église catholique se dit la seule dépositaire fidèle, elle
expose les motifs de crédibilité qui en démontrent l'existence. Le problème
qu'elle doit résoudre est donc celui-ci: Étant donné qu'un certain nombre de
religions se partagent l'humanité, il s'agit de trouver la vraie. Or
l'apologiste catholique prétend que sa foi est la seule vraie, qu'elle est
objectivement vraie: il doit donc en faire la preuve. Ce premier travail
constitue l'apologétique démonstrative ou constructive,. - b) la défense de la foi catholique. Non
seulement l'apologétique présente les titres de la Religion catholique à notre
adhésion, mais elle fait front à ses adversaires et répond aux attaques qu'elle
rencontre, chemin faisant. Et comme les attaques varient avec les époques, il
s'ensuit qu'elle aussi doit évoluer et se renouveler sans cesse: laissant de
côté les objections anciennes et démodées, elle doit se porter sur le terrain
de combat choisi par les adversaires de l'heure présente. Envisagée sous ce
second aspect, l'apologétique a un caractère négatif et porte le nom
d'apologétique défensive.
3. - Corollaire. - APOLOGÉTIQUE
ET APOLOGIE. - L'on a coutume de distinguer l'apologétique de l'apologie. «
Apologétique signifie proprement: science de l'apologie, de même que dogmatique
signifie science des dogmes. L'apologétique est la défense savante du christianisme
par l'exposé des raisons qui l'appuient ... Une apologie est une défense
opposée à une attaque[1].»
L'objet de l'apologétique est donc plus général. L'apologie, au contraire, se
meut dans une sphère restreinte: elle se borne à défendre un point de la
doctrine catholique, qu'il s'agisse du dogme, de la morale ou de la discipline[2].
Elle prouve, par exemple, que le mystère de la Trinité n'est pas absurde, qu'il
est injuste d'accuser la morale chrétienne d'être une morale intéressée, que le
célibat, loin d'être une institution blâmable, offre de précieux avantages ;
elle réhabilite, s'il le faut, la mémoire d'un saint. L'apologie remonte au
premier âge du christianisme; l'apologétique, étant une science, n'est venue
que plus tard, et elle est toujours en voie de formation, ou du moins, de
perfectionnement.
But et Importance de l'Apologétique.
4. - But. - L'objet de
l'apologétique (N° 2) fait ressortir clairement le but qu'elle poursuit.
A. EN TANT QUE
DÉMONSTRATIVE, elle vise le croyant, d'une part, et d'autre part, l'indifférent
et l'athée: - a) le croyant, pour le soutenir dans ses convictions en lui
permettant d'établir le bien-fondé de sa foi, en éclairant son intelligence et
en affermissant sa volonté; - b) l'indifférent et l'athée, le premier pour le
convaincre que la question religieuse s'impose, et que l'indifférence, en
matière aussi grave, est déraisonnable, le second pour le tirer de son
incrédulité. Elle veut les amener tous les deux à réfléchir, à étudier et à se
convertir[3].
B. - EN TANT QUE
DÉFENSIVE, l'apologétique ne vise que les anti-croyants et elle a pour but
de réfuter leurs préjugés et leurs objections. Nous disons anti-croyants, et
non incroyants, car tandis que souvent les incroyants se contentent de ne pas
croire, les anti-croyants ont leur religion à eux, qu'ils dressent contre la
religion catholique: religion de la science, de l'humanité, de la démocratie,
de la solidarité, etc.
5. - Importance. - L'importance
de l'apologétique se déduit des deux raisons suivantes: - a) Elle est à la base
de la foi. Rappelons-nous, en effet, que la foi implique un triple concours: le
concours de l'intelligence, de la volonté et de la grâce. Or, le rôle de
l'apologétique est de conduire au seuil de la foi, de la rendre possible en
démontrant qu'elle est raisonnable[4].
Sans doute, à consulter les faits, la question ne se pose pas tout d'abord pour
nous. Elle est résolue, avant même que notre esprit s'attache à la discuter;
car, quelle que soit la religion à laquelle nous appartenons, nous la recevons
tous de notre milieu et de notre éducation: elle nous vient de nos parents et
de nos maîtres. Beaucoup s'en contentent toujours d'ailleurs et l'acceptent
ainsi, toute faite, d'autorité, sans discussion et sans contrôle. Mais il peut
arriver un moment oille doute envahisse notre esprit et où il soit nécessaire
d'armer notre foi contre. les attaques de nos ennemis. Saint Pierre ne
recommandait-il pas déjà aux premiers chrétiens de se tenir prêts à répondre
quand on leur demanderait compte de leur croyance (1 Pierre, III, 15). Autant
et plus que jamais, tout catholique doit être en état de se raisonner sa foi
et d'en rendre raison aux autres[5].
- b) L'apologétique est la condition nécessaire de la théologie. En effet,
l'exposition de la Doctrine catholique suppose la foi déjà admise et ne
concerne que les croyants. Il suit de là que, si toutes deux ont des points de
contact et s'occupent également de la révélation, elles diffèrent quant au
point de départ et quant à la marche. Ainsi l'apologiste, sans autre instrument
que la raison, part des créatures pour s'élever au créateur, à un Dieu
révélateur et aboutit au fait de l'Église enseignante, au lieu que la théologie
suit un ordre inverse: partant du point d'arrivée de l'apologétique, à savoir,
du magistère infaillible de l'Église, elle expose les enseignements de la foi.
Division de l'Apologétique.
6. - La religion catholique ayant pour fondement le lien,
les rapports qui existent entre Dieu et l'homme, ou plutôt l'âme humaine, il
s'ensuit que l'apologétique doit traiter de Dieu, de l'homme et de leurs
rapports. Or la solution des problèmes qui concernent ce triple objet est du domaine
de la philosophie et de l'histoire. D'où deux grandes divisions: la partie
philosophique et la partie historique.
7. – 1° Partie
philosophique. - Les principales questions, qui sont du ressort de la
philosophie, sont les suivantes. - A. SUR
DIEU. Cette première section traite de l'existence de Dieu, de sa nature et
de son action (Création et Providence). - B.
SUR L'HOMME. La seconde section doit démontrer l'existence de l'âme
humaine, d'une âme qui a pour propriétés d'être spirituelle, libre et
immortelle. - C. SUR LEURS RAPPORTS.
La troisième section forme comme la conclusion des deux premières. En partant
de la nature de Dieu et de l'homme, elle a pour but d'établir les rapports qui
s'ensuivent nécessairement et ceux dont il est possible de présumer
l'existence. Les trois sections de la première Partie forment ce qu'on appelle
les préambules rationnels de la foi.
8. - 2° Partie
historique. - Avec la seconde partie, nous abordons la question de fait. Or
tout fait relève de l'histoire. C'est donc par les documents historiques que
l'apologiste doit prouver l'existence des révélations primitive et mosaïque,
puis de la révélation chrétienne faite par Jésus-Christ et dont l'Eglise
catholique garde le dépôt. La partie historique se subdivise donc en deux
sections: la démonstration chrétienne et la démonstration catholique.
A. DÉMONSTRATION
CHRÉTIENNE. - Dans cette 'première section, il s'agit de prouver l'origine
divine de la religion chrétienne par des signes ou critères qui emportent notre
assentiment. Ces signes sont de deux sortes. Il y a : - a) les critères
externes ou extrinsèques, c'est-à-dire tous les faits, miracles et prophéties,
qui, ne pouvant avoir d'autre auteur que Dieu, ont été fournis par lui en vue
de la révélation pour déterminer et confirmer notre foi, et - b) les critères
internes ou intrinsèques c'est-à-dire ceux qui sont inhérents à la doctrine
révélée (voir N° 156):
B. DÉMONSTRATION
CATHOLIQUE. - Après avoir, prouvé l'origine divine de la religion chrétienne,
l'apologiste doit montrer que l'Eglise catholique seule possède les marques de
la vraie Église fondée par Jésus-Christ.
9. - AUTRE FORME
DE DÉMONSTRATION. - Ces deux sections de la partie historique peuvent être
fondues en une seule, et l'on peut faire immédiatement la démonstration
catholique sans passer par l'intermédiaire de la démonstration chrétienne.
L'apologiste qui adopte cette méthode à un degré va droit à l'Église catholique
qu'il montre « illustrée de tels caractères, que tout le monde peut aisément la
voir et la reconnaître pour la gardienne et la maîtresse unique du dépôt de la
révélation », possédant elle seule « le trésor immense et merveilleux des
faits divins qui portent jusqu'à l'évidence la crédibilité de la foi chrétienne
», et étant elle-même un fait divin, « un grand et perpétuel motif de
crédibilité, par son admirable propagation, sa sainteté éminente, son
inépuisable fécondité en toute sorte de biens, son unité catholique et son
invincible stabilité[6]. »
La crédibilité du magistère divin de l'Église une fois admise il ne reste plus
qu'à écouter ses enseignements.
Telles sont les grandes lignes de l'apologétique
démonstrative. Elle marche, du reste, de pair avec l'apologétique défensive qui
lui déblaie le terrain en réfutant les objections que lui opposent ses
adversaires, soit dans la partie philosophique, soit dans la partie historique.
Les méthodes de l’Apologétique
10. - 1°
Définition. - On entend par méthode apologétique l'ensemble des procédés que
les apologistes emploient pour démontrer la vérité de la religion chrétienne.
11 – 2° Espèces.
-
Comme la méthode de l'apologétique doit ,varier nécessairement avec la nature
du sujet qu'elle traite, il y a lieu de distinguer: - a) la méthode philosophique
ou rationnelle dans la partie philosophique
où il s'agit de démontrer par la raison l'existence et la nature de Dieu et de
l'âme humaine, et d'établir leurs rapports; - b) la méthode historique dans la
seconde partie où il faut prouver par l'histoire le fait de la révélation. La
méthode historique, à son tour, prend différents noms, selon la manière de
procéder de l'apologiste.
1. SELON LE
POINT DE DEPART qu'il adopte, nous avons la méthode descendante et la
méthode ascendante. - 1) Dans la méthode descendante, l'apologiste suit la
marche que nous avons tracée au N° 8 : il va de la cause à l'effet, de Dieu à
son œuvre. Remontant aux origines du monde, il apporte successivement les
preuves de la triple Révélation divine, primitive, mosaïque et chrétienne. - 2)
Dans la méthode ascendante, il suit l'ordre inverse dont nous avons parlé au
N° 9 : il va de l'effet à la cause, de l'œuvre à l'auteur. Partant du fait
actuel de l'Église, il établit ses titres à notre croyance; après quoi, il ne
reste plus qu'à écouter son témoignage sur la révélation elle-même.
2. SELON LA
NATURE DES ARGUMENTS et l'importance que l'apologiste leur attribue dans la
démonstration, nous avons: la méthode extrinsèque ou externe, et la méthode
intrinsèque ou interne. - 1) La méthode extrinsèque est ainsi appelée parce que
son point de départ est extrinsèque, c'est-à-dire pris en dehors de l'homme, et
parce qu'elle fait un usage presque exclusif des critères extrinsèques ou
externes (voir N° 156). - 2) La méthode intrinsèque, au contraire, part de
l'homme pour s'élever jusqu'à Dieu, et attache plus d'importance aux critères
intrinsèques (voir N° 156). Considérant l'homme au point de vue individuel et
au point de vue social, elle montre combien la religion surnaturelle répond aux
appels et aux besoins de son âme.
12. Nota. LA MÉTHODE D'IMMANENCE. A la méthode
intrinsèque se rattache la méthode de l'immanence. Les partisans de la méthode
d'immanence prennent leur point de départ dans la pensée et l'action de
l'homme. L'homme, disent-ils, sent en lui un besoin inassouvissable de
béatitude; il a faim et soif d'idéal, d'infini, de divin. A certaines heures de
mélancolie et de tristesse, il éprouve, selon le mot de saint AUGUSTIN, une
inquiétude qui ne lui laisse aucun repos. Ces états d'âme, qui sont l'œuvre de
la grâce, doivent disposer l'homme de bonne volonté à accepter la révélation
chrétienne qui seule peut combler le vide de son cœur. Ainsi les aspirations
internes et immanentes (du lat. in manere,
immanens, qui réside dans), c'est-à-dire, d'après l'étymologie du mot, qui
sont au fond de notre être, démontrent que notre nature a besoin d'un surcroît,
et qu'elle postule[7], pour ainsi
dire, le surnaturel, le transcendant, le divin que nous offre la révélation
chrétienne ..
13. - Valeur des
différentes méthodes. -1. Nous n'avons pas à apprécier ici les deux méthodes,
descendante et ascendante. Qu'il nous suffise de remarquer que la démonstration
à un degré, méthode ascendante, a
l'avantage d'être moins longue, mais aussi l'inconvénient d'être moins
complète. - 2. Que faut-il penser des méthodes extrinsèque, intrinsèque et
d'immanence ? Il est bien évident que leur efficacité, et par conséquent
leur valeur, varie avec les époques et l'état des esprits auxquels elles
s'adressent[8]. Aucune
n'est d'ailleurs sans dangers si elle ne reste dans de justes limites. - 1) La méthode extrinsèque, poussée trop
loin, tombe dans l'intellectualisme. En exagérant la part de l'esprit et la
force de la raison, elle paraît détruire la liberté de la foi et risque de
manquer son but. Car elle aura beau démontrer comme un théorème qu'il y a une
révélation divine et que l'Église catholique en garde le dépôt, nous ne
consentirons à y adhérer que si elle correspond à nos aspirations. - 2) De même, la méthode intrinsèque, si elle rabaisse trop la raison et accorde
trop de place à la volonté et au sentiment dans la genèse de l'acte de foi,
aboutit au subjectivisme et au fidéisme, et manque également son but. Il ne
suffit pas, en effet, dé montrer la conformité de la révélation chrétienne avec
les aspirations du cœur humain; si l'on passe sous silence les preuves historiques
qui attestent son origine divine, les adversaires pourront toujours objecter
que la religion catholique n'a pas plus de valeur que les autres religions. -
3) Ce que nous venons de dire de la méthode interne s'applique à la méthode d'immanence. Celle-ci peut
être une excellente préparation d'âme, mais elle ne saurait être irréprochable
que dans la mesure où elle n'est pas exclusive.
14.-.Apologétique
intégrale. - L'apologétique intégrale doit donc réunir les trois méthodes,
extrinsèque, intrinsèque et d'immanence. - a) Pour aboutir plus sûrement à
l'acte de foi, il est bon de faire d'abord la préparation d'âme, soit par la
méthode intrinsèque, soit par la méthode d'immanence. « C'est seulement dans
le vide du cœur, dit M. BLONDEL, c'est dans les âmes de silence et de bonne
volonté qu'une révélation se fait utilement écouter du dehors. Le sens des
paroles et l'éclat des signes ne seraient rien sans doute, s'il n'y avait
intérieurement le dessein d'accepter la clarté divine.» - b) Ce travail
préliminaire une fois achevé, la méthode intrinsèque et la méthode d'immanence
doivent rejoindre la méthode extrinsèque et commencer avec elle l'enquête historique
pour faire la preuve du fait de la révélation.
Historique de l’Apologétique
Que les méthodes de l'apologétique aient varié avec les
temps, qu'elles aient dû s'adapter aux idées et aux besoins des milieux, cela va
de soi. Il est permis cependant, parmi les tendances diverses, de distinguer
trois courants principaux, et par conséquent, trois sortes d'apologétiques :
l'apologétique traditionnelle, l'apologétique moderne et l'apologétique
moderniste.
15. - Apologétique
traditionnelle. - L'apologétique traditionnelle est celle qui a toujours
été et qui est encore en usage dans l'Église, et qui forme ainsi comme une
tradition ininterrompue. Elle se caractérise par l'importance qu'elle. donne
aux critères externes. Elle s'adresse surtout à l'intelligence, mais il ne faut
pas croire toutefois qu'elle se désintéresse des dispositions morales.
Il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur les principaux
apologistes, pour se convair1cre qu'elle a su faire une heureuse alliance des
méthodes extrinsèque et intrinsèque. - 1. A commencer par Notre-Seigneur
lui-même, n'est-il pas évident qu'il attache le plus grand prix à la
préparation morale? (Paraboles de la semence, Marc, IV, 1, 20 ; des invités aux
noces, Mat., XXII, Luc, XIV). Il ne consent généralement à donner des signes de
sa mission divine qu'à ceux qui ont la foi, la confiance et l'humilité. - 2.
Les Apôtres ne procèdent pas autrement que leur Maître. - 3. Plus tard, au
temps des persécutions, l'apologétique est avant tout, défensive. Les chrétiens
sont accusés de complot contre la sûreté de l' Etat, d'athéisme et
d'immoralité. Pour les défendre de ces calomnies, les apologistes instituent un
parallèle entre le paganisme et le christianisme, ils font ressortir la transcendance
de celui-ci (critères internes), puis ils invoquent les miracles d'ordre moral:
la conversion du monde, la sainteté de vie des chrétiens, leur constance
héroïque au milieu des supplices, leur nombre croissant (saint JUSTIN,
TERTULLIEN). - 4. Saint THOMAS D'AQUIN, le grand apologiste du moyen âge, après
avoir exposé les préambules de la foi et réfuté les objections des adversaires
(Somme contre les Gentils), montre,
dans sa Somme théologique, l'harmonie et l'accord des vérités chrétiennes, avec
les aspirations de notre âme (critères intrinsèques). - 5. Au L'on comprendra
mieux le modernisme quand on aura étudié le chapitre suivant et en particulier
le système intuitionniste de M. BERGSON. Au XVIIe siècle, BOSSUET
fait, il est vrai, un usage exclusif des critères externes[9],
mais PASCAL, en revanche, s'attache surtout aux critères internes, au point
qu'il a pu être regardé comme l'initiateur de la méthode d'immanence dont il a
été question plus haut (N ° 12.) Débutant par les critères internes d'ordre
subjectif, il considère la nature humaine dans sa grandeur et sa misère. Il
veut ainsi amener l'homme à reconnaître que la religion lui est nécessaire
comme explication et comme remède à son indigence; elle seule nous fait
comprendre, en effet, notre misère en nous en découvrant la cause dans le péché
originel, et elle nous indique le remède dans la Rédemption du Christ. Pascal
fait donc la préparation du cœur avant de prouver la vérité du christianisme
par les critères externes.
16. - 2°
Apologétique moderne. - La caractéristique de l'apologétique moderne c'est la
prépondérance accordée aux critères internes. Sous prétexte que les preuves
historiques et les critères externes: miracles et prophéties, ont peu de force
pour convaincre les esprits imbus des idées philosophiques et scientifiques
modernes, les apologistes s'attachent surtout à la préparation morale. Ils
exposent les merveilles du christianisme, la parfaite harmonie du culte
catholique avec le sens esthétique (CHATEAUBRIAND), sa valeur et sa vertu
intrinsèque (OLLÉ-LAPRUNE, Yves LE QUERDEC), sa transcendance (Abbé DE
BROGLIE), ses beautés intimes, ses admirables effets, par exemple, en apportant
la consolation à ceux qui souffrent (méthode intime de Mgr BOUGAUD). Ou bien
ils voient dans la religion et l'autorité de l'Eglise le fondement de l'ordre
moral et social (LACORDAIRE, BALFOUR, BRUNETIÈRE), etc. Nous avons déjà dit que
cette méthode, excellente en soi, serait incomplète, si elle supprimait
totalement les critères externes: miracles et prophéties (N° 13).
17. - 3°
Apologétique moderniste. - L'apologétique moderniste, dont les représentants les
plus connus sont: en France, LOISY (L'Évangile
et l'Église, Autour d'un petit livre), LE ROY (Dogme et Critique) ; en Angleterre, TYRREL (De Charybde à Scylla), en Italie, FOGAZZARO (Le Saint), a été condamnée par le Décret Lamentabili (3 juillet 1907) et l'Encyclique Pascendi (8 sept. 1907). En voici les traits principaux:
A. DANS LA
PARTIE PHILOSOPHIQUE. - Deux points caractérisent la philosophie moderniste: -
a) Dans son côté négatif elle est agnostique. Nourri des philosophies modernes:
subjectivisme de Kant, positivisme d'A. Comte, intuitionnisme de M. Bergson,
le modernisme professe que la raison pure est impuissante à franchir le cercle
de l'expérience et dés phénomènes et, de ce fait, inapte à démontrer
l'existence de Dieu, même par le moyen des créatures. - b) Dans son côté
positif, la philosophie moderniste est constituée par la doctrine de
l'immanence vitale ou religieuse (immanentisme). D'après cette théorie, rien ne
se manifeste à l'homme qui ne soit préalablement contenu en lui. « Dieu n'est
pas un phénomène qu'on puisse observer hors de soi, ou une vérité démontrable
par un raisonnement logique. Qui ne le sent pas en son cœur ne le trouvera
jamais au dehors. L'objet de la connaissance religieuse ne se révèle que dans
le sujet par le phénomène religieux lui-même[10].
» Ainsi la raison ne démontre pas Dieu, mais l'intuition[11],
le découvre[12] au fond de
l'âme, ou plutôt, comme ils disent, dans les profondeurs de la subconscience où
nous le trouvons vivant et agissant.
B. DANS LA
PARTIE HISTORIQUE. - L'historien moderniste est, quoiqu'il s'en défende,
tributaire de ses principes philosophiques. Agnostique, il prétend que
l'histoire n'a pour objet que les phénomènes. Dieu, étant au-dessus des
phénomènes, ne peut donc être l'objet de l'histoire, mais affaire de foi: d'où
la grande distinction entre le Christ de l'histoire et le Christ de la foi, le
premier, réel, le second, transfiguré et défiguré par la foi. Deux autres
principes, l'immanence vitale et la loi de l'évolution expliquent le reste:
l'origine de la religion, née du sentiment religieux du Christ et des premiers
chrétiens, sa transformation successive que l'on constate dans le développement
du dogme. Les Livres Saints, en général, et les Évangiles, en particulier,
n'ont du reste aucune valeur historique.
En résumé, l'apologiste moderniste rejette toutes les
preuves traditionnelles. Dans la partie philosophique, partant de la théorie
kantiste, que la raison pure ne démontre pas Dieu, il substitue les preuves de
sentiment aux preuves rationnelles. Dans la partie historique, n'admettant pas
que Dieu puisse être un personnage de l'histoire, il supprime les critères
extrinsèques: miracles et prophéties qui sont les grands signes de la
révélation divine. Au reste, il estime superflu de demander à l'histoire ce que
le témoignage de la conscience lui révèle. Pourquoi chercher Dieu en dehors de
nous lorsqu'il est en nous et qu'on le sent en son cœur ? La tâche de
l'apologiste se borne donc à descendre dans les profondeurs de notre âme et à
y provoquer l'expérience religieuse. Le sentiment religieux, c'est-à-dire la
conscience individuelle qui nous fait constater que le christianisme vit en
nous et satisfait les profondes exigences de notre nature: telle est l'unique
raison de croire, la seule révélation et la source de toute religion.
Ce bref aperçu suffit à nous montrer que le modernisme
détruit toute idée de vraie religion et va à l'encontre de l'apologétique
catholique.
PLAN
DE L'OUVRAGE
18. - Nous suivrons, dans notre démonstration de. la foi
catholique, l'ordre que nous avons indiqué plus haut (Nos 6, 7 et
8). Cet ouvrage comprendra. donc trois parties:
1ere
Partie. - Les Préambules rationnels
de la foi.
2me
Partie. - La vraie Religion.
3me
Partie. - La vraie Église.
Nous ferons précéder chaque partie d'un tableau synoptique
qui en marquera les points principaux.
Bibliographie. - MAISONNEUVE, Art. Apologétique,
Dict. de théologie Vacant-Mangenot (Letouzey). - X. M. LE BACHE,LET, Art. Apologétique, Dict. de La foi
catholique d'Alès (Beauchesne). - A. DE POULPIQUET, L'objet intégral de l’Apologétique (Bloud). - X. M. LE BACHELET, De l'Apologétique traditionnelle et de l'apologétique
moderne (Lethielleux). - BAINVEL, De
vera Religione et Apologetica (Beauchesne). - GARDEIL, La crédibilité et l'apologétique (Gabalda). - BAINVEL, La Foi et l'acte de Foi (Lethielleux). -
WILMERS, De religione revelata libri
quinque. _ MARTIN, L'apologétique
traditionnelle. - VALENSIN, Art. Immanence,
Dict. d'Alès. - Dans la Revue pratique d'apologétique: BAINVEL, Un essai de systématisation apologétique,
1er mai et 1er juin 1908; LEBRETON, Art. Le Moderniste, PETITOT, L'Apologétique moderniste, 1er
sept. 1911 ; PACAUD, L'œuvre apologétique
de M. Brugère, 1er
fév.1906; GUIBERT, L'apologétique vivante,
15 janv.1906; CARTIER, Brunetière
apologiste, 15 mars 1907 ; X. DE MAU, Une
méthode apologétique, 15 fév. 1906; LIGEARD, Le fait catholique, Une question de méthode, 15 mars 1906. - Mgr MIGNOT,
Lettre sur l'apologétique contemporaine
(Albi). - Dans la Revue « Les Annales de la philosophie chrétienne» : M.
BLONDEL, Lettre sur les exigences de la
pensée contemporaine en matière d'apologétique janv.-juill. 1896 ; articles
de LABERTHONNIÈRE 1898, 1900, 1901. - M. BLONDEL, L. Ollé-Laprune,
L'Achèvement et l'Avenir de son œuvre. - H. PINARD, L'Apologétique, ses problèmes, sa définition (Beauchesne). Revue du Clergé français; Revue thomiste. -
Encyclique Pascendi.
Aperçu général de la Première Partie
19. - Comme on peut
le voir par le tableau synoptique qui précède, l'apologiste, dans la première
Partie, se propose de démontrer que l'homme est obligé, à tout le moins, de
professer la religion naturelle. Il suit de là que son étude doit porter sur
deux objets: Dieu et l'homme, car la religion naturelle a pour fondement le
lien qui rattache l'homme, en tant que créature, à Dieu, en tant que créateur.
A.
L'APOLOGÉTIQUE DÉMONSTRATIVE doit donc fixer sur ces deux objets les
points principaux que présuppose toute religion. A l'aide de la raison, qui est
son unique instrument, et dont par conséquent il convient de montrer d'abord la
valeur, l'apologiste doit prouver l'existence de Dieu, d'un Dieu personnel qui
a créé le monde et qui le gouverne, qui se distingue de son œuvre, mais ne s'en
désintéresse pas. Puis il doit démontrer l'existence de l'âme, d'une âme qui
différencie l'homme de l'animal, d'une âme qui ne se confond pas avec la
matière, qui est un esprit libre et immortel,. libre, sans quoi elle n'aurait
aucun devoir envers son créateur; immortel, autrement l'homme se
désintéresserait de sa destinée,.
Quand l'apologiste a établi l'existence et la nature de
Dieu, d'un côté, de l'âme humaine, de l'autre, il lui est facile de déterminer
les obligations qui découlent pour l'homme de ce fait qu'il est la créature de
Dieu: obligations qui constituent la religion naturelle. Telle est la première
conclusion à laquelle l'apologiste doit aboutir dans la première Partie. Ce
premier résultat obtenu, il fait un pas en avant. Restant toujours sur le
terrain philosophique, il se demande si la religion naturelle, basée ,sur la
raison, suffit « pour que les vérités, même naturelles, prises dans leur
ensemble, puissent, dans la condition présente du genre humain, être connues de
tous facilement, et sans mélange d’erreurs, s'il y a lieu de présumer que Dieu
ait voulu instruire l'humanité par une révélation, si cette révélation est
possible, et même nécessaire dans le cas où Dieu aurait voulu manifester à
l'homme des vérités qui dépassent sa raison et l'élever à une fin supérieure
aux exigences de sa nature, et dans cette hypothèse, quels sont les signes qui
peuvent en attester l'existence.
B.
L'APOLOGÉTIQUE DÉFENSIVE a pour principaux adversaires dans cette première Partie,
les positivistes ou agnostiques, et les matérialistes sur les questions de
Dieu et de l'âme; et les rationalistes sur la question de la révélation.
Le Problème de la Certitude.
20. Au seuil de l'apologétique, un grave problème se pose.
L'esprit de l'homme peut-il connaître la réalité des choses et arriver à la
certitude objective Et puisque la raison doit être l'instrument principal de
l'apologiste, que vaut cet instrument pour la recherche de la vérité ? Pouvons·
nous avoir confiance en lui et peut-il nous mener à la certitude ? Telle est la
première question qui s’impose à l’apologiste et à laquelle nous nous proposons
de répondre brièvement. Nous disons brièvement, car il ne saurait rentrer dans notre
plan d'établir ex professo la valeur de notre raison et l'objectivité de notre
connaissance. Outre que le sujet est trop complexe et dépasse les limites d'un
simple Manuel, il appartient au domaine de la philosophie; et s'il y a de nos
lecteurs qui désirent étudier la question dans toute son ampleur, nous ne
saurions mieux faire que de les renvoyer aux Traités de philosophie que nous
signalons à la Bibliographie. Notre unique but est donc de donner une idée du
problème et des systèmes qui le solutionnent en sens divers, et par là, de
faire prendre contact déjà avec les adversaires que nous allons bientôt
rencontrer sur notre route.
Ce chapitre comprendra quatre articles: 1° Notion, espèces
et critérium de la certitude. 2° Les fausses solutions du problème de la
certitude. 3° La vraie solution. 4° Ce qu'il faut entendre par certitude
religieuse.
Art. I. La
Certitude. Notion. Espèces. Critérium.
21. - 1° Notion.
-
On entend par certitude l'état de l'esprit qui a l'in· time persuasion de se
trouver d'accord avec la vérité. Etre certain, c'est par conséquent porter un
jugement qui exclut le doute et toute crainte d'erreur.
2° Espèces. - La certitude
n'admet pas de degrés: elle est ou elle n'est pas. Car, pour peu qu'il y ait
dans l'esprit crainte d'erreur, la certitude s'évanouit et fait place à
l'opinion ou au doute. Cependant l'on peut distinguer divers ordres de
certitude selon les aspects sous lesquels on la considère.
A. SELON LA NATURE DES VÉRITÉS qu'elle atteint, nous avons : - a) la certitude métaphysique fondée sur la relation nécessaire des termes du jugement. Ainsi quand je dis que « le tout est plus grand que la partie », l'attribut convient tellement au sujet que le contraire ne peut se concevoir. En émettant un semblable jugement, non seulement mon esprit n'admet pas la possibilité du doute, mais il affirme que la contradictoire est absurde et ne peut être pensée; - b) la cer