Le Monde, dimanche 6 / lundi 7 septembre 2009,

Article signé Bertrand Le Gendre.

 

N.B. La typographie a été modifiée pour des raisons pratiques. Le titre est en gros caractères et se détache nettement de l’article ainsi que le sous-titre. Le portrait de l’auteur, photographié dans la pénombre, figure en haut de page, à droite d’un rectangle horizontal rappelant une fente noire à travers laquelle il observerait, à la fois attristé et légèrement narquois, une sombre réalité. Il semble s’adresser à son lecteur, bien-sûr équilibré - et lui dire : « Regardez jusqu’où peut aller la déraison humaine, vous, vous ne pouvez pas l’imaginer, mais c’est ainsi … »

 

 

LE 11-SEPTEMBRE N'A PAS EU LIEU

 

LA BLOGOSPHÈRE

EST FASCINÉE

PAR LES COMPLOTS

 

 

Les Twin Towers n'ont pas été attaquées par Al-Qaida. Elles ont été détruites par des explosifs placés dans les tours par une main mystérieuse, avec la complicité de l'administration Bush. Cette fable vous étonne ? Elle circule pourtant sur le Net, amplifiée par chaque anniversaire du 11 septembre 2001. L'auteur de ce bobard s'appelle Dylan Avery. Dans quelques jours, il mettra en circulation la quatriè­me version de son documentaire Loose Change, le film qui nie la tragédie du 11-Septembre et réfute point par point l'enquête officielle.

Des millions d'internautes, dans le monde entier, ont vu Loose Change et l'ont « recommandé à un ami ». Dans certains pays arabes, il passe pour une vérité établie, même parmi la bourgeoisie éclairée. Si vous ne l'avez pas vu, faites-le. La version française est disponible sur Google vidéos ou Dailymotion.

Parcourez aussi les forums de discussions où Loose Change est tenu pour une œuvre de salu­brité publique. Ces forums disent tout sur la fascination de la blogosphère pour les théories « complotistes ».

Loose Change signifie « menue monnaie » en anglais, ces piécettes que l'on égare au fond de sa poche ou de son sac. Tels les morceaux d'un puzzle, Dylan Avery les a assemblées une à une pour leur faire dire sa vérité. Par­fois, il s'appuie sur les contradictions des témoins oculai­res. Ou sur les points obscurs de l'enquête. Ou les hésita­tions de tel ou tel expert. Un détail lui suffit pour échafauder un raisonnement apparemment imparable. Le tout est habilement scénarisé, parfois troublant.

D'arguments spécieux en déductions hasardeuses, Dylan Avery réécrit l'histoire. Il affirme que le Pentagone n'a pas été percuté par un avion détourné mais par un missile et que le vol 93 - celui qui aurait pu frapper la Maison Blanche - ne s’est pas écrasé en Pennsylvanie. L’appareil se serait posé discrètement à Cleveland où ses passa­gers ont été évacués « dans un centre de recherche désaf­fecté de la Nasa ».

A écouter Dylan Avery, Al-Qaida n'est pour rien dans la tragédie du 11-Septembre. D'ailleurs, neuf des pirates de l'air sont encore vivants - certains ont été vus dans tel ou tel pays arabe. Le « 9/11 » serait le fruit d'une machination ourdie par un « groupe de tyrans », prêts atout « pour garder leur emprise sur ce pays ». Comprendre George W. Bush et les siens, cherchant un prétexte pour envahir l'Afghanistan et l'Irak.

Les versions successives de Loose Change (2005,2006, 2007) ont connu des fortunes diverses. Certaines ont été purgées de leurs conclusions les plus ahurissantes, com­me la disparition, tels des Martiens, des passagers du vol 93. La version IV, annoncée pour les jours qui viennent, replace les événements du 11 Septembre dans un contex­te plus général, celui des grandes mystifications de l'His­toire : l'incendie du Reichstag en 1933, exploité par Hitler pour asseoir son pouvoir ; ou l'incident naval du golfe du Tonkin, que les Américains avaient monté en épingle en 1964 pour justifier leur escalade militaire au Vietnam.

Comme les précédentes versions, Loose Change sai­son 4 suscitera une vague de réponses indignées, certai­nes très circonstanciées. A ces objections, les fans de Dylan Avery répondront avec minutie, ravis de leurs pro­vocations. Sans contradicteurs - ils le savent -, la querelle s'éteindrait d'elle-même.

Irrationnel par nature, ce prétendu complot se nour­rit d'antiaméricanisme viscéral. Et parfois d'un antisémi­tisme voilé. Dylan Avery reproche, par exemple, au pro­priétaire des tours jumelles, Larry Silverstein, de s'être enrichi à bon compte grâce aux polices d'assurance sous­crites par ses soins. Surtout, cette vision « conspirationiste » du 11-Septembre alimente la méfiance abyssale de la blogosphère contre les médias installés (ils nous cachent la vérité) et les élites accapareuses et manipula­trices. C'est ce miroir que nous tend Loose Change et qui explique sa longévité. ■

 

Voir maintenant le commentaire de Contra Impetum Fluminis

 

 

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