De l’autorité
Par M. l’abbé Xavier Grossin
Extrait de son bulletin La Tour de David n° 28 (sept-oct. 2004)
Notion
Le mot « autorité » vient du mot latin « augere » : faire grandir, augmenter. L’autorité nécessite dans celui qui la possède une supériorité naturelle car le plus ne vient jamais du moins. Cette autorité est facile et évidente pour un père envers ses enfants, car cette supériorité ne se discute pas, elle est vitale. Entre adultes, cette supériorité est relative, non évidente dans beaucoup de cas, et l’autorité n’est jamais contraignante par elle-même. L’autorité, pour être aimée et obéie, doit venir de Dieu lui-même. C’est Dieu seul qui peut contraindre les hommes à obéir par amour et volontairement. Les hommes ne peuvent le faire que par la violence et la ruse, pour un temps seulement.
Le but de l’autorité est donc de faire grandir tous les subordonnés, de leur apporter un accroissement qu’ils ne pourraient obtenir seuls : c’est ce que l’on appelle le bien commun, qui appartient à tous en commun et à personne en particulier.
Le pouvoir et l’autorité
Avant d’être le pouvoir de se faire obéir grâce à des moyens de coercition, l’autorité est d’abord un pouvoir personnel, un charisme de l’homme seul pour se faire suivre, respecter, aimer… C’est un pouvoir naturel de susciter l’adhésion, l’imitation, le désir de ressembler, d’accéder à un certain niveau.
L’autorité, c’est tout simplement la personnalité d’un homme, considérée dans ses rapports avec autrui. Nul n’a d’autorité que dans la mesure où il excelle. Le savant a une autorité scientifique, le saint une autorité religieuse, l’homme intelligent une autorité intellectuelle. Le bon chef qui possède naturellement l’autorité morale est celui qui sait se faire aimer avant d’être obéi, tout en sachant organiser. C’est l’autorité qui est le fondement du pouvoir et non pas l’inverse. Commander, c’est faire faire en donnant des ordres. Or, il doit absolument y avoir une adéquation entre l’ordre qui est donné par le chef et l’ordre naturel des choses et des hommes, sinon le chef sombre dans l’arbitraire. Le commandement ne doit pas être autre chose que la révélation de l’ordre établi par Dieu dans la nature ou dans la grâce, pour que cet ordre soit respecté par tous pour le plus grand profit de tous. L’arbitraire est la substitution de la volonté propre de quelques-uns au profit de quelques-uns et au détriment du bien de tous.
Cet ordre de la nature et de la grâce veut que ce soient les anciens qui gouvernent les plus jeunes, même s’il y a toujours eu des exceptions avec certains jeunes particulièrement doués et favorisés de la grâce. Une société qui prend comme principe de gouvernement de nommer systématiquement des jeunes pour gouverner des anciens, sous prétexte que les jeunes sont plus fervents, plus dociles, etc… court à sa perte car elle ne respecte pas l’ordre naturel.
« Malheur à la cité dont le roi est un enfant » dit l’Ecriture.
Les règles du bon commandement
1-La relation au but
L’autorité est donc la cause efficiente et le principe de l’unité du groupe qu’elle dirige vers une fin commune. Le rôle du chef est de rendre sensible et évident pour tous la relation qui existe entre ce qui leur est demandé de faire et le but à atteindre. Cela consiste dans la connaissance des buts et la compréhension des raisons. Cela se réalise par l’information. Le chef commandera d’autant mieux qu’il communiquera mieux avec ses subordonnés. Quand on ne peut jamais joindre le Supérieur au téléphone, quand il ne répond pas aux questions et qu’il résout les problèmes en les déplaçant par une mutation, son autorité en diminue d’autant à chaque fois.
2- La justice
C’est la vertu qui constitue la relation humaine par excellence. On observera que le jugement final qu’un subordonné porte sur son chef concerne toujours sa justice. C’est la vertu fondamentale qui est exigée de lui. Il rendra à chacun ce qu’il doit, en observant l’équité et le droit. Les peines prévues par le Droit de l’Eglise sont toujours tempérées par la miséricorde et le souci de corriger le délinquant. L’Eglise n’applique jamais les peines les plus lourdes en premier. Il y a une progression pédagogique. Bien sûr, les crimes sont punis proportionnellement à leur gravité.
3- La clarté des ordres et des
situations
Le chef commande bien quand il commande clairement. Les ordres donnés doivent être clairs, sans quoi le subordonné craindra toujours d’être mis en défaut et sera très gêné dans son action. En effet, on supporte très mal qu’un supérieur puisse imputer à notre mauvaise volonté ou à notre négligence ce qui sera l’effet d’instructions vagues et obscures. Il ne faut jamais rien supposer, mieux vaut redire des évidences que de laisser les choses dans l’imprécision. La clarté doit être dans les règlements comme dans les ordres et elle doit être dans les situations comme dans les règlements. Un subordonné doit savoir de qui il dépend et à qui il doit rendre compte.
4- Les relations personnelles
entre le chef et les subordonnés
Un exemple parlera mieux que tout autre discours : Napoléon ne connaissait pas tous ses soldats mais à l’occasion il savait parler chaleureusement à un hussard, tirer l’oreille d’un grenadier, appeler par son nom un voltigeur. Ainsi tous les soldats savaient que derrière la machinerie de la Grande Armée, il y avait un homme et ils avaient pour lui une admiration sans borne. Ils aimaient l’empereur[1].
Lorsque le supérieur, qui n’a jamais beaucoup de temps à passer dans les lieux qu’il visite, ne vous adresse pas la parole sinon pour vous dire bonjour et au revoir, même avec un grand sourire, cela ne vous le fait pas aimer ni admirer, quelques que soient ses qualités personnelles par ailleurs. Lorsqu’il ne s’intéresse pas aux questions et aux problèmes importants de ses subordonnés, lorsqu’il ne les soutient pas dans leurs épreuves, son autorité personnelle diminue d’autant à chaque fois. L’obéissance est rendue indifférente, puis difficile, puis vraiment pénible au fur et à mesure que le poids des problèmes doit être porté dans la solitude et l’incompréhension. Il ne faut pas crier au scandale si cela provoque ensuite des dérapages, le supérieur n’a qu’à s’en prendre à lui-même.
5- Contrôles et sanctions
Il faut contrôler pour voir comment les ordres sont exécutés et il faut sanctionner par les félicitations, les encouragements, les promotions ou, au contraire, par le blâme, la mise à l’écart, le renvoi. C’est la meilleure façon de faire respecter objectivement l’ordre en évitant la contrainte. Psychologiquement, c’est en même temps un des plus puissants excitants au travail et au travail bien fait. Tout subordonné, y compris les plus hauts placés dans la hiérarchie, est sensible au contrôle, du moins quand celui-ci est bien fait. Car la part de contrainte qu’il y a dans une surveillance faite intelligemment est beaucoup moins pesante que n’est agréable le fait que le travail est connu et apprécié.
Le contrôle n’est agaçant voire insupportable que lorsqu’il s’applique à l’exécution du travail en cours, car personne n’aime avoir quelqu’un sur son dos pendant qu’il fait ce qu’il a à faire. La sanction est normale si elle est simplement l’expression d’un jugement juste sur le travail exécuté.
L’absence ou l’insuffisance de contrôle et de sanction ne sont pas seulement une prime au mauvais travail, c’est en quelque sorte l’expression du manque d’intérêt porté au subalterne. Rien n’est plus décourageant et déprimant pour le subalterne que d’avoir l’impression qu’on l’ignore ou qu’on ne s’occupe pas de lui. Les deux moteurs de la motivation et du dynamisme sont bien la reconnaissance et l’intérêt des supérieurs.
Il n’y a plus de chefs C’est bien le triste constat que l’on peut faire en portant sur nos sociétés un regard lucide. C’est ici que l’on mesure toute la portée du châtiment dont Dieu a frappé ses enfants rebelles. La charité se refroidit et avec elle disparaît la justice. La légitimité des lois fait naufrage dans l’opposition systématique aux lois de Dieu.
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Abbé Xavier Grossin