Édouard Drumont, La Fin d’un monde, Albert Savine, Paris, 1889,
Extrait, pp. 24-37.
[…]
Au moment où l'on abolissait définitivement les corporations,
la classe laborieuse fit entendre une protestation formidable. Le 10 juin 1790
cinq mille cordonniers se réunissent aux Champs-Elysées ; les charpentiers se
groupent autour de l'Archevêché. Les maçons, les couvreurs, les typographes se
rassemblent sur d'autres points de la capitale.
Le maire, Bailly, qui lut si justement guillotiné pour avoir
fait tirer sur le Peuple dès qu'il fut au pouvoir, après l'avoir excité à
l'insurrection quand il n'était pas au pouvoir, répond comme on essaye de
répondre aujourd'hui, par la Déclaration des droits de l'homme : « Comme hommes
vous avez tous les droits, surtout le droit de mourir de faim. »
« Tous les hommes, dit Bailly, sont égaux en droits, mais
ils ne le seront jamais en facultés, en talent et en moyens. »
Puis le bon apôtre ajoute : « Une coalition d'ouvriers pour
porter le salaire de leurs journées à des prix uniformes, forcer ceux du même
état à se soumettre à leur fixation, serait contraire à leurs vrais intérêts ;
elle serait de plus une violation à la loi, l'anéantissement de l'ordre public,
une atteinte portée à l'intérêt général. »
C'est la même parade bourgeoise qui sert toujours et qu
n'est pas encore usée après cent ans.
Les ouvriers ne se découragent pas. Des délégués nommés par
toutes les corporations adressent une pétition à l'Assemblée nationale.
Le comité des patentes est chargé de l'examen. Il conclut au
rejet. Chapelier, qui fut guillotiné comme Bailly, vient déclarer à la tribune
que les réunions d'ouvriers sont inconstitutionnelles, puisqu'il n'y a plus de
corporations dans l'État — et qu'il n'y a plus que l'intérêt particulier de
chaque individu et l'intérêt général.
L'Assemblée rend un décret conforme à cette motion. Les
artisans reviennent à la charge : quelques-uns de leurs mandataires se
présentent le 29 juin à la barre de l'Assemblée, et le président Barnave, qui
fut guillotiné, lui aussi, avec tant de justice, leur répond par ces
consolantes paroles :
« L'Assemblée a par ses travaux des droits à votre confiance.
Elle ne perdra pas de vue ce qui peut consolider une constitution qui a pour
base les Droits de l'homme et pour but la félicité publique.
« L'Assemblée nationale prendra en considération l'objet de
vos demandes, elle vous a écoutés avec intérêt, et vous invite, si vos intérêts
le permettent, à assister à la séance. »
Aujourd'hui, nous avons marché. On n'inviterait pas des
députations ouvrières à assister à la séance ; les places dans les tribunes
sont prises par les mondaines et les demi-mondaines qui viennent voir les
jeunes législateurs faisant des effets de torse. Si le peuple manifestait
l'intention d'apporter ses réclamations à la barre de l'Assemblée, un Gragnon
voleur de dossiers, ou un Lozé quelconque se tiendrait en permanence, dès midi,
devant les grilles du palais Bourbon et dirait à un moment donné à quelque
officier de paix : « Chargez la foule et barrez le pont ! » Pendant ce
temps, les représentants de la gauche, qui léchaient la veille la botte éculée
des prolétaires pour être députés, riraient de bon cœur à l'abri des artichauts
de fer plantés par Madier de Montjau.
Loin de faire quelque chose pour les ouvriers, la Bourgeoisie
leur enleva donc prestement le droit sacré dont ils étaient en possession
depuis des siècles : le droit de se réunir pour discuter leurs intérêts, de
s'entendre pour opposer la force collective à la force du capital ; elle mit
ceux qui n'avaient rien à la merci de ceux qui avaient quelque chose.
Un arrêté du comité de Salut public du deuxième jour de
prairial an II, portait que les ouvriers et les journaliers qui se
coaliseraient pour demander une augmentation de salaire seraient traduits au
Tribunal révolutionnaire.
Sous une forme adoucie, celte législation resta en vigueur
et ce n'est que grâce à l'initiative de Napoléon III que le droit de coalition
et de grève fut reconnu aux travailleurs.
Ceci explique que le Peuple, dans les villes comme dans les
campagnes, ait été presque tout entier hostile à la Révolution[1].
Ce ne fut que beaucoup plus tard, quand les vieux furent
morts, que la Bourgeoisie, grâce à la presse et à la puissance de l'imprimé,
parvint à persuader au Peuple que la Révolution était son ouvrage. Le Peuple,
alors, se crut obligé de continuer ce qu'il s'imaginait avoir fait et la
Bourgeoisie n'eut qu'à lancer les faubourgs dans la rue dès qu'elle eut une
ambition à satisfaire, une rancune à assouvir, une envie à réaliser, des
portefeuilles ou des places à conquérir. C'est ainsi que, par un aveuglement
singulier, les prolétaires travaillèrent à assurer de leurs propres mains à la
Bourgeoisie, dans toute sa plénitude, le pouvoir politique dont la Bourgeoisie
se hâta de se servir contre ceux qui le lui avaient donné. Les masses
populaires ne prirent part à la Révolution que par leur côté sacrificiel, elles
se firent tuer sur tous les champs de bataille de l'Europe pour une œuvre qui
n'était point la leur et dont elles ne tirèrent aucun avantage. Quand ceux qui
avaient échappé à tous les périls, promené le drapeau français des bords du Nil
aux bords du Niémen, de Vienne à Madrid, des Pyramides au Kremlin, revinrent
éclopés et fourbus, la Bourgeoisie ne s'occupa pas d'eux. On acheta un nez
d'argent à ceux qui avaient perdu le leur à la Bérézina ou ailleurs et on les
envoya au Champ d'Asile....
La Bourgeoisie victorieuse organisa très habilement sa
conquête. Le caractère dominant de son établissement fut une sorte d'hypocrisie
janséniste, protestante, franc-maçonnique, phraseuse et déclamatoire qu'on
appela le libéralisme ; on eût démêlé là-dessous, en y regardant de près, la
rouerie, la verve malicieuse, le cupidité narquoise qui inspirent les
personnages de Pathelin et du Roman du Renard.
Un des derniers actes de la Convention fut d'abolir la confiscation.
« Ce débris des barbaries d'autrefois » comme vous diront les Manuels rédigés
par des fils d'acheteurs de biens nationaux, était en réalité une mesure d'une
haute moralité. C'était elle qui contribuait à donner à la propriété son
caractère de fonction sociale. Dès qu'un homme avait trahi ses devoirs, il
était indigne d'exercer sa fonction de riche, il était dégradé déclaré déchu[2].
La Bourgeoisie tenait à bien marquer, au contraire, le caractère absolu,
imprescriptible, indélébile que devait avoir la propriété dès qu'elle était
passée entre ses mains. C'était sa façon à elle de clore la Révolution.
Claudite
jam ripas, pueri, sat prata biberunt.
« Fermez les barrières ! Les prés de nobles, de religieux,
d'anciens riches ont été suffisamment arrosés, grâce à nous, du sang de leurs
propriétaires ; ils sont bien à nous ; il n'y a plus à revenir sur la question.
Nous avons solennellement brûlé, en haine du Fanatisme et de l'Aristocratie,
les titres des anciens possesseurs ; les seuls vrais titres sont ceux que nous
avons, en vertu du nouveau Code, chez les nouveaux notaires. »
C'est exactement, je le répète, le plan que m'ont développé
les Anarchistes avec lesquels j'ai causé. « Une fois que nous serons installés,
nous, nos femmes et nos petits, dans les hôtels et les maisons des beaux
quartiers et que nous aurons incendié tous les greffes, toutes les études,
toutes les administrations publiques, bien malin sera celui qui pourra nous
déloger. » Est-ce par politesse pour moi, mais beaucoup m'ont déclaré qu'ils
n'en voulaient pas particulièrement aux églises et qu'ils ne mettraient le feu
qu'aux registres de baptême qui peuvent servir à reconstituer des états civils.
Le fait est qu'on ne délogea pas les Anarchistes de 93. La
Restauration leur donna l'investiture définitive des biens volés avec le
milliard des Émigrés. En peu de temps, les propriétés, à l'abri désormais de
toute revendication, gagnèrent 50 p. 100 de valeur. C'était la masse de ceux
qui n'avaient rien, qui assuraient à ceux qui s'étaient nantis la paisible
possession de leurs vols, et la Bourgeoisie, qui, seule, profitait de la
mesure, trouvait encore moyen de passer pour libérale en protestant contre la
loi dont elle bénéficiait. C'est là que se retrouvait la pointe de malice
vulpine qui perce chez tous les personnages bourgeois des anciens fabliaux.
La Bourgeoisie avait, d'ailleurs, fait passer sur la
collectivité toutes les charges dont étaient grevées autrefois les propriétés
qu'elle avait acquises pour quelques chiffons de papier. Le traitement du
clergé, l'assistance publique, l'instruction primaire, tous les services
auxquels pourvoyaient jadis les propriétés vendues pendant la Révolution
retombaient sur le plus grand nombre, et les acheteurs de biens nationaux
avaient les domaines, tandis que l'État prenait pour lui les obligations,
c'est-à-dire les mettait sur le dos de tous les citoyens.
Mercier a très nettement exposé ce point à l'article Gaucherie
de cette curieuse Néologie, où il traite pêle-mêle les questions de grammaire,
d'histoire et d'économie politique.
L'Assemblée constituante, dit-il, a donné aux propriétaires
60 millions de dîmes qui appartenaient partie à la nation, partie à la
pauvreté, et elle a fini (afin de venir au secours des hôpitaux) par demander
51,800,000 livres aux pauvres dont le travail, en dernière analyse, paye et
solde tout. Une pareille décision était-elle fondée sur la nature, sur la
justice, sur l'humanité ? Non, Cette insigne gaucherie vaut à elle seule
toutes celles qui ont été commises depuis[3].
De ce jour était constituée cette forme nouvelle de la propriété
qu'on peut appeler le propriétariat, propriété impie, égoïste, jouisseuse, qui
ne reconnaît pas de devoirs et qui, en revanche, est implacable quand il s'agit
de faire valoir ses droits.
Après avoir constitué la propriété sur des bases tout à fait
nouvelles, la Bourgeoisie organisa le travail à sa façon.
Le travail est la loi nécessaire de toute société humaine,
la punition de l'homme déchu, mais, dans le châtiment même, Dieu reste
miséricordieux ; à côté du juge qui punit il y a le père qui frappe doucement.
La loi divine n'est pas une loi d'airain.
La parole de Dieu, d'ailleurs, est formelle.
Dieu dit à l'homme :
« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. »
II ne dit pas à l'homme :
« Tu gagneras par ton travail non seulement le pain, mais
les plaisirs, les débauches, le luxe, les voitures, les équipages de chasse
des Schneider, des Halphen, des Menier. »
II dit à l'homme : « Tu sueras, » — ce qui, après tout,
est supportable, mais il ne lui dit pas : « Tu vivras enfermé dans une
atmosphère meurtrière, tu épuiseras les forces de ton corps, tu videras tes
moelles et tu brûleras ton sang pour produire du sucre ou de la cotonnade. »
Notre bonne et sainte mère l'Église, chargée par Notre-Seigneur
Jésus-Christ d'être une Providence visible sur la terre et d'organiser tout
pour le mieux, avait encore, tant qu'elle l'avait pu, adouci dans la pratique
l'exécution de la loi de Dieu. Suave conductrice des âmes en même temps que
ménagère vigilante pour les choses temporelles, elle n'aurait jamais permis que
le travail prit le caractère d'odieuse et barbare exploitation qu'il a
aujourd'hui. Elle ne cherchait que des occasions de donner des vacances, des
congés ; elle avait d'abord ses 52 dimanches, puis les fêtes chômées, puis les
pèlerinages[4]. On allait
au tombeau de saint Germain, de saint Loup, de saint Hubert selon le pays ; on
buvait sur l'autel le vin de Saint-Remy, qui rend les femmes fécondes et, comme
c'est l'usage encore aujourd'hui en Auvergne, on dansait un peu à l'auberge ou
dans la prairie après le pèlerinage. Le mari, en rentrant, s'esbattait
honnêtement avec sa femme et lui faisait de beaux enfants.
L'Église disait : « Tous mes fils sont-ils sages ? sont-ils heureux ? » et pensait, non sans raison, que c'était l'essentiel et qu'il y aurait toujours assez de grègues pour couvrir les pudenda du pauvre monde, assez de chaperons pour abriter les têtes, assez de marmites pour faire cuire la soupe.
On n'avait pas encore inventé cette concurrence insensée qui
pousse les gens à s'agiter comme s'ils avaient la danse de Saint-Guy.
L'organisation d'alors avait simplement pour but de faire vivre chacun le mieux
possible et chacun était tenu de prêter une aide fraternelle au voisin au lieu
de le combattre et d'avilir ainsi la main-d'œuvre.
Quiconque est meusnier, dit le règlement des corporations,
soit mestres, soit vallès (ouvrier), il convient qu'il jure sur sains (sur les reliques
des saints) qu'il gardera les bons us et les bones costumes ; et que se aucuns
des voisins a mestier (besoin) de lui, soit de jour soit de nuit, que a son
pooir (pouvoir) li aidera et se il n'i vient se seroit parjure.
Quand on avait besoin d'aide, on allait fvapper à la porte à
côté.
Tout maître, dit le Règlement des mégissiers,
ayant au moins 3 ouvriers, est tenu d'en prêter 1 à son confrère « ayant
besongne hastive et nécessaire, pour lui aider à parfaire ycelle ».
Il en était de même quand on n'avait pas de travail. Les
tailleurs décident qu'un lieu spécial sera désigné où les maîtres sans ouvrage
se trouveront pour en faire part à ceux qui en auront trop, afin qu'ils
puissent tous être occupés et gagner leur vie.
Lorsqu'un maître brodeur avait soumissionné une fourniture
importante, il était tenu de partager avec les autres maîtres, de leur donner à
exécuter une partie de la commande au prix que lui-même avait accepté.
La Bourgeoisie changea tout cela ; ne se croyant liée par
aucune obligation morale envers ceux dont elle utilisait les forces, elle
imagina le travail sans repos, sans trêve, le travail qui ne laissait plus à
l'être humain une minute pour se recueillir, pour prier, pour penser, et elle
appella cela le Progrès, le Triomphe du XIXe siècle, la Gloire de l'ère
nouvelle. Du travail la société chrétienne avait fait un moyen de gagner le
ciel sans trop souffrir sur la terre, la société bourgeoise en fit un moyen
d'entrer de suite dans l'enfer[5].
Chaque usinier voulut renchérir sur le concurrent et avoir
plus de nègres blancs que lui. Le cher de l'État venait de temps en temps
visiter les plantations et on lui montrait les spécimens.
— Combien en
avez-vous comme cela ?
— Trois mille, sire...
— Et vous les tenez à l'attache toute l'année ?
— Toute l'année, Majesté.
— Voilà l'étoile des
braves...
Dès qu'on soufflait un peu, les statisticiens s'écriaient,
effarés : « Où allons-nous ? L'Angleterre a fabriqué l'an dernier 378
millions de boutons de culottes et nous n'en avons produit que 374
millions ! »
Quand un évêque, par hasard, se souvenant de la mission de
l'Église, essayait d'insinuer timidement que la bête de somme elle-même ne doit
pas être inhumainement surmenée, quelque Havin criminel, dans quelque Siècle
servile, prenait en mains la cause des patrons et demandait, au nom de la
Démocratie, si l'on n'était plus sous le règne des lumières et si on allait
rétrograder aux temps maudits où l'homme avait le droit de se reposer....
Avez-vous goûté cette joie de rencontrer écrit quelque part
ce que vous aviez pensé et dit cent fois ? J'ai éprouvé ce sentiment en ouvrant
le Droit à la paresse, une petite brochure de M. Paul Lafargue qui est
relativement peu connue, car la littérature de propagande socialiste, qui
contient quelques volumes intéressants, n'est pas encore arrivée au grand
public. Si elle n'était déparée par quelques blasphèmes inutiles qui sont sans
doute des concessions de l'auteur à son parti, cette plaquette inspirée de
quelques idées de Karl Marx serait bien près d'être un chef-d'œuvre d'ironie,
d'érudition pittoresque et de joyeux bon sens. C'est certainement bien
supérieur à Paul-Louis Courier.
Nous l'avons tous connu, le partisan du progrès auquel
semble s'adresser M. Lafargue. C'était un Jules Simon, un Say, un Passy quelconque,
un membre de cette Académie des Sciences morales qui recèle certainement les
plus effrontés malfaiteurs intellectuels, les plus méprisables sophistes que
jamais la terre ait enfantés.
Il entonne son antienne : « L'industrie, la reine de notre
époque, les champs de bataille du travail, l'Angleterre, la France luttant
pacifiquement. » Il ajoute généralement : « C'est la libre pensée qui a
produit tout cela » ; et il murmure d'une voix tremblante de fausse
indignation : « Voyez, au contraire, ce que le Catholicisme a fait de
l'Espagne ! »[6]
J'ai répondu cent fois à cet impudent à peu près ce que M.
Lafargue lui répond :
— Vieux farceur, ne déballez donc pas cette littérature
d'Exposition universelle devant des gens intelligents. Regardez donc un
Espagnol avant de parler : fier, l'œil hardi, bien portant, beau à voir, il vit
d'une digne et noble vie, il prie, il rime des chansons pour sa belle, il les
chante à la clarté des étoiles, il boit une tasse de chocolat ou de l'eau
claire qui est autrement saine que votre vitriol, il rêve et il travaille juste
ce qu'il faut pour obéir à la loi de Dieu. Regardez maintenant vos populations
industrielles, regardez Manchester, regardez Liverpool, considérez ces êtres
déprimés, déjetés, anémiques, lymphatiques, abrutis, qui ne se soutiennent
qu'avec de l'alcool. Entrez donc dans ces taudis où le père, la mère, les
frères, les sœurs vivent dans la plus honteuse promiscuité, se saoulent
ensemble, s'accouplent ensemble, pêle-mêle, comme des bêtes. C'est cela que
vous célébrez comme le dernier mot du Progrès. C'est du propre ! »
M. Lafargue a bien montré ces évidences et le tableau qu'il
trace de la bonne vie d'autrefois est plein de couleur.
Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prit
libre carrière, écrit-il, les prolétaires ont aboli les sages lois qui
limitaient le travail des antiques corporations ; ils ont supprimé les jours
fériés. Parce que les producteurs d'alors ne travaillaient que cinq jours sur
sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu'ils
ne vivaient que d'air et d'eau fraîche ? — Allons donc ! — Ils avaient des
loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler ; pour
banqueter joyeusement en l'honneur du grand dieu de la Fainéantise. La morose
Angleterre, encagottée dans le protestantisme, se nommait alors la « joyeuse
Angleterre » (Merry England). — Rabelais, Quevedo, Cervantes, les auteurs
inconnus des romans picaresques, nous font venir l'eau à la bouche avec leurs
peintures
de ces monumentales ripailles dont on se régalait alors entre deux
batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout « allait par
escuelles ». — Jordaens et l'école flamande les ont écrites sur leurs toiles
réjouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques, qu'êtes-vous devenus ?
Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu'êtes-vous devenus
? — Nous sommes bien dégénérés et bien rapetisses. La vache enragée, la pomme
de terre, le vin fuchsiné, le schnaps prussien savamment combinés avec le travail
forcé ont débilité nos corps et borné nos esprits. Et c'est alors que l'homme
rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c'est alors
que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de
l'abstinence et le dogme du travail. Mais il faudrait leur arracher la langue
et la jeter aux chiens.
La Bourgeoisie détruisit ainsi plus de générations d'hommes
que tous les conquérants d'autrefois. Les conquérants ne supprimaient que les
individus, la Bourgeoisie frappait les races en y déposant des germes de mort;
en moins d'un siècle, car le grand essor industriel ne date que de 1830, elle a
presque dévoré toutes les réserves que lui avaient laissées l'Ancien Régime. La
Monarchie, après mille ans, s'était résumée dans ces géants des guerres de la
République et de l'Empire, dans ces hommes supérieurs à toutes les fatigues,
trempés, musclés, robustes d'âme et de corps. Le règne de la Bourgeoisie se
résume, après quatre-vingts ans, par les prisons et les hôpitaux pleins, les suicides
innombrables, l'alcoolisme qui', des grandes villes, gagne les campagnes,
l'effroyable dégénérescence physique et morale de tout un peuple....
Il y eut, encore une fois, un beau moment pour la Bourgeoisie
; elle avait des histoires intéressantes et sentimentales pour toutes ses
combinaisons et pour tous ses besoins. Elle n'entendait plus qu'on se mariât
jeune comme autrefois et préférait que ses fils attendissent d'avoir, comme on
dit, une position ; mais, pour que l'âge des passions ne coûtât rien à sa
progéniture, elle inventa toute une littérature : la grisette, le Quartier
latin, Musette, Mimi Pinson, qui n'avait qu'une robe...
Le jeune bourgeois trouvait une fillette qui ne lui coûtait
rien, qui lui donnait les plus belles années de sa vie et qui raccommodait ses
chaussettes, puis il lui disait adieu et allait s'établir avoué, notaire,
magistrat. L'homme prenait des attitudes solennelles au prétoire de sa ville
natale, respirait le frais, les soirs d'été, sur la terrasse, près de la petite
rivière, ou, l'hiver, se chauffait les tibias à de bons feux d'arbre en jouant
le whist de famille. La fille descendait, roulait dans la boue, et, pour
manger, sous la pluie, sous la neige, dans l'horreur des rues de Paris en
décembre, venait murmurer de vagues appels au passant, qui, la voyant vieille
et laide à la lueur d'un bec de gaz, se sauvait avec une injure.
Quelle mère bourgeoise s'avisa jamais de juger mauvaise
cette façon d'agir, de penser que cette malheureuse abandonnée par son fils
était une femme comme elle ? Le Peuple trouvait cela tout naturel, comme il
trouvait bien de faire des révolutions pour que les bourgeois fussent
ministres, il adorait l'étudiant qui débauchait la petite lingère ou la
fleuriste et chantait toutes les chansons pleurardes faites là-dessus par les
Nadaud et les Murger.
C'est dans cette classe de vieux bousingots, anciens corrupteurs
de filles et traîneurs d'estaminet, que Gambetta prit son personnel de
serviteurs de la Démocratie. C'est parmi les répétiteurs de droit que l'Empire
avait trouvé trop débraillés pour en faire des magistrats — les Constans, les
Cazot, les Humbert — que la République choisit ses ministres. Lepère, qui
cumulait les fonctions de vice-président de la Chambre et de teneur d'un
claque-dents, fut le poète de la chose ; il composa, pour célébrer les
souvenirs communs, une chanson dont il était fier. Cela s'appelait : Mon vieux
quartier latin ; il tenait à cette œuvre et il en revendiqua la paternité, en
expliquant longuement dans les feuilles que cela lui était venu en buvant du
vin blanc, le matin, dans un cabaret borgne, après avoir vadrouille toute la
nuit.
Cette classe de bourgeois : médecins, avocats, vétérinaires
de province, piliers de cafés, de tripots et de loges maçonniques, fait encore
le fonds de notre Parlement, au Sénat comme à la Chambre ; ils semblent
indestructibles et comme conservés par l'alcool et la fumée des pipes ; ils
n'ont pas une idée sociale et, quoique s'étant mêlés sur le tard aux affaires
financières, ils s'y sont révélés plus coquins que les jeunes. Les jeunes
tirent le financier trop tôt, quand il commence à voler ; les vieux la
guettent chez le magistrat et, soit qu'ils se mettent avec l'adversaire, comme
Humbert dans l'Union générale, soit qu'ils se mettent avec l'accusé, comme
Dauphin dans l'affaire Erlanger, ils font les bons coups, sans rien dire,
presque dignement....
[…]
[1] La guillotine, chacun le sait, tua plus d'hommes du peuple que de nobles. Sur 12,000 condamnés à mort, dont on a relevé la qualité et la profession, on en compte 7,545 appartenant au peuple, paysans, laboureurs, ouvriers, domestiques.
La Restauration, qui ne se rattacha par aucun point aux traditions de l'ancienne France, ne fit jamais rien, je l'ai constaté déjà, pour honorer ces martyrs ; ce n'est que de nos jours qu'on a pensé à eux. Un vaillant journal, la Corporation, a publié sous-ce titre le Martyrologe des ouvriers une liste encore incomplète, mais qui est un premier hommage rendu a ces humbles victimes.
[2] Auguste Comte, dans son Système de politique positive, a bien discerné la signification qu'avait la confiscation au point de vue social.
[3] M. Coquille a montré à merveille ce que c'était que la dîme. La dîme n'était pas une portion du revenu du propriétaire, c'était une part du droit de propriété. Le sol qui la supportait n'était au propriétaire que pour les neuf dixièmes ; il n'avait été acheté et transmis qu'à la condition qu'un dixième des revenus en nature fût réservé à un autre propriétaire. Siéyès a démontré, dans une brochure célèbre, qu'en abolissant la dîme, la Révolution française faisait à tous les propriétaires un cadeau équivalent au dixième de la valeur totale de leur propriété. Il eût été du plus simple bon sens que l'État s'attribuât la propriété des dîmes plutôt que de les livrer sans compensation à ceux qui n'y avaient aucun droit.
[4] Sous l'ancien régime, dit M. Paul Lafargue, les lois
de l'Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 32
jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler.
C'était le grand crime du Catholicisme, la cause principale de l'irréligion de
la Bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle
fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept
jours par celle de dix, afin que le peuple n'eût plus qu'un jour de repos sur
dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Église pour mieux les soumettre
au joug du travail.
« La haine contre les jours fériés n'apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les xve et xvie- siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape ; il refusa parce que « une des hérésies qui courent le jourd'hui est touchant les tètes » (Lettres du cardinal d'Ossat). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima dix-sept dans son diocèse. Le Protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la Bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire : il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes. »
[5] Le socialisme allemand a bien accusé le caractère âpre et sec que la Bourgeoisie victorieuse donna aux rapports sociaux d'où elle fit disparaître toute poésie, toute cordialité, toute tendresse.
« Partout où la Bourgeoisie a conquis le pouvoir, dit le Manifeste du parti communiste élaboré et publié par Karl Marx et Frédéric Engels, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens multicolores qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister entre l'homme et l'homme d'autre lien que le froid intérêt, que le dur argent comptant. Elle a noyé l'extase religieuse, l'enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité du petit bourgeois dans l'eau glacée du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation voilée par des illusions religieuses et politiques elle a mis une exploitation directe, brutale et éhontée.
Dans Capital et Travail, Lassalle a également quelques lignes sur les rapports humains d'autrefois opposés aux relations du salarié d'aujourd'hui avec celui qui l'emploie et qui souvent n'est lui-même qu'un agent, le représentant d'un maître en papier, d'une société anonyme. « Le rapport, dit-il, froid, impersonnel de l'entrepreneur avec un travailleur considéré comme chose, chose qui, comme toute autre marchandise, se produit au marché d'après la loi de la production, voilà la physionomie absolument caractéristique et tout à fait inhumaine de la période bourgeoise. »
[6] C’est à peu près la pensée que l’ancien ministre Alain Peyrefitte développe dans Le Mal français et que des imbéciles qui se disent catholiques encensent ! (NDR)