Il y a fraternité et fraternité …

Un sophisme létal répandu depuis le début des années 1960 par ceux-là mêmes qui devraient le dénoncer. 

 

 

On peut, en substance l’énoncer ainsi :

« Nous les hommes, sommes tous fils du même Père, sans distinction de race, de nationalité ni de religion. Nous venons du Père et au Père nous devons retourner »

Autrement-dit, que vous ayez une religion ou que vous soyez un « sans Dieu », que votre religion si vous en avez une soit vraie ou fausse, que vous adoriez Jésus-Christ ou bien Mammon ou Vénus, c’est-à-dire vous-même, vous êtes assurés d’aller au Paradis à votre mort.

C’est un énoncé équivalent à celui du « salut universel », salut qui concernerait même ceux qui n’en veulent pas  : « Quoi que vous fassiez durant votre vie sur terre, que vous le vouliez ou non, vous serez sauvés ».

La « race » et la nationalité, n’ont évidemment en tant que telles aucun rapport avec la question du salut :

Il n'y a plus ni Juif ni Grec ; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni femme : car vous n'êtes tous qu'une personne dans le Christ Jésus. (Ga, 3, 28)[1]

Si elles figurent néanmoins dans le kérygme de la fraternité universelle énoncé plus haut, c’est pour améliorer la réception du sophisme en y faisant adhérer aveuglément des oreilles sensibilisées dès la petite enfance aux horreurs de la « discrimination » indéterminée par confusion mentale à partir d’horreurs bien réelles suspectes d’avoir été provoquées ad hoc. Oreilles qui sentent aussi confusément qu’elles seront bien vues du monde par cet acte d’adhésion alors qu’elles seraient ostracisées par l’acte contraire.

Avant de préciser où gît le sophisme[2], écoutons un Monsignore (décédé en 1963) le formuler et le « justifier » quelques vingt ans avant Vatican II :

[…] Chers frères, chers enfants, je dois vous dire qu'à la lumière de l'Évangile et du principe catholique, cette logique [de la discrimination entre les entités humaines énoncées plus haut] est fausse. Jésus est venu abattre ces barrières ; il est mort afin de proclamer la fraternité universelle ; le point central de son enseignement est la charité, c'est-à-dire l'amour qui lie tous les hommes à Lui-même en tant que premier frère et qui Le lie avec nous au Père. […] [3]

Le cœur du sophisme est ici - comme souvent - l’équivocité, en l’occurrence celle des termes « fraternité » (et corrélativement « Père ») d’une part, et « amour » d’autre part. Un terme est dit équivoque lorsqu’il sert à désigner des concepts différents v.gr. « bière » qui renvoie au cercueil comme à la boisson fermentée. Voici un exemple de sophisme utilisant l’équivocité de ce terme, sophisme analogue à celui utilisé par Hegel pour « démontrer » l’identité de l’être et du non être[4] : « La bière est une caisse en bois or la boisson favorite des Allemands est la bière , donc la boisson favorite des Allemands est une caisse en bois ».

Évidemment personne ne se laisserait mystifier par un tel discours, mais il n’en n’est plus ainsi lorsqu’il s’agit de choses abstraites comme l’amour[5] ou lorsque les termes peuvent être pris selon un sens théologique ou bien selon un sens vulgaire, sens qui eux-mêmes peuvent être propres ou impropres (analogiques). Tel est le cas de « frère ».

Par ailleurs, autre est l’amour des confitures, autre est l’amour (naturel) filial que l’on a pour son père, autre encore est l’amour de charité (caritas, agph) qui est d’abord un amour d’amitié avec Dieu, amour qui présuppose la Foi et qui nous fait aimer notre prochain, c’est-à-dire vouloir son salut (et non la satisfaction de sa volonté propre).

Reprenons maintenant les deux points clé de l’extrait de l’homélie de Mgr. Roncalli.

A. Jésus serait venu sur terre et serait mort pour « proclamer la fraternité universelle  ». Sans s’occuper ici de la raison de l’Incarnation alléguée et qui est hautement contestable, est-il vrai que tous les hommes soient frères ? Tout dépend du sens auquel le terme est pris. Voici l’analyse de l’abbé Ricossa : 

Au sens impropre en tant que créatures de Dieu, oui. Au sens propre dans la mesure où il s'ensuivrait pour les uns et les autres l'adoption comme fils de Dieu, non, non et encore non ! La Foi en Dieu le Père ne peut subsister sans la Foi en Dieu le Fils : « Si Dieu était votre Père - dit Jésus à celui qui s'écarte de Lui par cette pe­tite différence consistant à ne pas accepter le Nouveau Testament - vous m'aimeriez aussi, car je procède et je viens du Père... Vous avez pour père le diable, et vous voulez satisfaire les désirs de votre père... Celui qui est de Dieu écoute la parole de Dieu, voilà pour­quoi vous ne m’écoutez pas : parce que vous n'êtes pas de Dieu » (Évangile selon St Jean, VIII, 33-47). Et non potest solvi scriptura ! [L’Écriture ne peut être effacée][6]

On peut cependant penser que le public ne soit pas rentré dans cette distinction essentielle et ait compris concrètement cette fraternité comme une égalité de dignité et une identité de fin surnaturelle (le salut) de tous les hommes, catholiques en état de grâce, superbes impénitents, hérétiques, libres-penseurs, francs-maçons, etc.

B. « L’amour » en un sens indéterminé implicitement et indûment identifié à la charité, qui permettrait de dépasser les clivages (autrement-dit abolir le principe de non-contradiction !). Écoutons encore l’abbé Ricossa :

« Abattre les barrières » (« abattre les bastions » dirait Von Balthazar) : c'est ce que fait le Christ lorsqu'il détruit les fausses reli­gions pour en convertir les membres à la Sienne propre. Mais l'homélie de Roncalli présume les barrières confessionnelles enco­re existantes dépassées « par l'amour ». « L'amour » (qu'on suppose ici sans la Foi, puisqu'il est parlé de « croyants » [et même de non croyants] de toutes sortes) unirait tous les hommes au Christ, premier frère, et au Père. Comme nous l'avons vu, cela est faux. Pour être fils adoptif du Père et frère de Jésus-Christ il faut et la Foi et la Grâce sanctifiante. Un « non croyant » n'a ni l'une ni l'autre ; les membres des religions non catho­liques non plus (sauf cas d'ignorance invincible connue seulement de Dieu et que l'on ne peut présumer).

La « fraternité universelle entre les hom­mes » est seulement potentielle [en ce sens que tous sont appelés à se convertir - ndr] ; pour Roncalli elle existerait déjà en acte. L'homélie « plus « visionnaire » ou « utopique » prononcée par Roncalli à Istamboul (Hebblethwaite)[7]ne fait pas une description catholique mais maçonnique de la fraternité, fraternité sans « distinction de religion ».

Conclusion de l’abbé Ricossa :

Le 6 décembre 1944 Mgr. Roncalli est nommé nonce en France. Nous nous posons la question une fois de plus : Mgr. Roncalli était-il (encore) catholique à cette date ?

Ajoutons que là encore l’adhésion euphorique du public est acquise par la flatterie subliminale obtenue par l’adresse du mot « amour » à l’assistance : qui se dirait incapable « d’amour » ! ? Personne voyons ! Pourtant, la vraie charité, la caritas, est bien rare et c’est justement elle le discriminant irréductible :

Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père : prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde ». (Mt 25, 34)

Alors il dira aussi à ceux qui seront à sa gauche : « Allez-vous-en loin de moi, les maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges ». (Mt 25 41).

 

Terminons cette courte mise au point par la réponse de Jésus Lui-même à la question des savoir qui sont « ses frères » :

Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est pour moi frère, sœur et mère. (Mt 12, 50).

Comme à l’ordinaire, elle est exempte d’ambiguïté…

 

 

Retour à la page d’accueil

 

 

 

 



[1] Saint Paul s’adresse ici aux convertis et parle des convertis.

[2] Un sophisme est un paralogisme (erreur de raisonnement) formulé sciemment avec l’intention de tromper en poussant celui qui le reçoit à commettre une confusion.

[3] Homélie prononcée à la Pentecôte 1944 par Mgr. Roncalli, futur Jean XXIII, en la cathédrale d’Istanbul où il était nonce du Pape Pie XII (Cf. Abbé Francesco Ricossa, Le Pape du Concile, 5° partie, in Sodalitium  n. 26 pp. 25 sqq.. Ces articles, d’un grand intérêt mais dont les premiers figurent dans des numéros épuisés de la revue sont actuellement en cours de réédition sur le site Internet de l’IMBC http://www.sodalitium.eu/index.php?pid=6 )

[4] Hegel prétend ainsi ruiner le principe de non-contradiction. Cf. par exemple Abbé Henri Collin, Manuel de philosophie thomiste, Téqui, Paris, 1926 tome I, pp. 176-177.

[5] Pour les différends sens de ce terme nous renvoyons au tableau figurant dans notre page http://www.contra-impetum-fluminis.net/desinformation.htm (vers le milieu, article Se méfier des contrefaçons).

[6] Art. cit.

[7] Ibidem.