Georges Bernanos, La grande peur des bien-pensants, Grasset,
Paris, 1931, extrait.
INTRODUCTION
J'écris ce livre pour moi, et pour vous — pour
vous qui me lisez, oui : non pas un autre, vous, vous-même. J'ai juré de vous émouvoir
— d'amitié ou de colère, qu'importe ? Je vous donne un livre vivant.
« Que nous veut-il avec ce Drumont ? »
direz-vous. Hé bien, je veux l'honorer, voilà tout : Je ne demande pas
justice. Quelle justice ? C'était un homme de mon pays, de mon lignage (de
mon lignage ou du vôtre), un fort garçon français, un peu épais des épaules, au
pas solide. De tels gens font leurs affaires eux-mêmes, aussi longtemps qu'ils
tiennent debout, aussi longtemps qu'ils tiennent debout, ils portent leur vie
tout seuls, sans rien demander à personne, ils portent le bon et le mauvais,
chaque chose à sa place, pour que Dieu s'y reconnaisse plus vite, au jour du
jugement. Ils portent le poids de leurs péchés. Le mot de justice évoque
d'abord à leurs yeux l'image d'un pauvre diable mal payé, mal nourri, qui passe
en hâte sur sa jaquette après déjeuner, une espèce de toge, et coiffe son chef
d'un pot galonné d'or ou d'argent. Évidemment Drumont n'a jamais attendu grand
chose de cette justice-là. De celle de la postérité, pas davantage.
Qu'attendait-il donc ? Hé bien, il n'attendait rien, peut-être... Peut-être il
n'espérait rien.
Tout ce qu'il écrit a ce signe tragique, ce signe
fatal. Presque à chaque ligne de son œuvre forte et dense, à l'architecture si
sobre, un peu gauche, avec un arrière-plan de gravité mélancolique — tel un
oppidum au haut d'une colline, sur un fond de ciel d'automne, nu et doré, en
terre ennemie — apparaît, comme par transparence, une espèce de résignation
héroïque, l’acceptation délibérée de la mort. Oui, oui... On pense à je ne sais
quel homme barbu, avec sa redingote à collet, débrouillard et chimérique, qui
rêve de cracher dans la vaisselle plate de Monsieur de Rothschild, salue le
drapeau en zinc des lavoirs municipaux, puis va prendre son vermouth entre un
officier de gendarmerie en retraite, auquel le nez des y…s ne revient pas
(sacrebleu !), et un commerçant patriote qui pleure sur ΓAlsace-Lorraine... Ainsi le voient aujourd'hui tant de sots qui ne
l'ont jamais lu. Tant pis! Il ne faut pas le plaindre. Il avait d'avance
exprimé toute l'amertume de cette humiliation dernière ; je crains bien qu'il
ne l'ait, en dedans de lui, souhaitée ; peut-être en a-t-il même avancé
l'heure, lorsqu'encore vivant il se détournait de la vie, s'enfonçait. Sans
doute est-il entré dans l'oubli, volontairement, les dents serrées, pour perdre
encore une illusion, encore une, la dernière. On croît l'entendre — « Ce
Drumont, tout de même... cher ami... c'est fâabuleux... »
En somme, son plan n'était pas de vaincre, mais de
durer le plus possible. Après quoi il fallait, il fallait pour la beauté de la
chose qu'il perdît pied, seul parmi ce monde d'ennemis, aussitôt foulé,
recouvert. « Ils les ont tous, disait-il. Ils l'ont eu. Il devait être content.
« Plusieurs d'entre
nous mourront sans avoir eu la victoire, mais ils testeront avant de mourir.
Rome avait jadis ce qu'on appelait le testament sanglant. Tout légionnaire près
d'expirer pouvait écrire ses dernières volontés sur son bouclier, avec son
doigt trempé dans le sang : « rutilantibus sanguine litteris ».
Ce testament, il l'a écrit. Il l'a écrit ligne à
ligne, avec le beau sang rouge donné tant de fois au cours des duels
légendaires, mais il l’a signé d'un sang noir, le sang d'un homme déçu, déçu
jusqu'à la racine de la vie, déçu jusqu'à l'os. D'un homme qui attendait de
jour en jour, depuis tant d'années, la suprême trahison du destin, réglant pour
cette épreuve décisive le vigoureux battement de son cœur, et qui défaille une
heure trop tôt, qui sent tout à coup la colère lucide, la généreuse colère dont
il croyait n'épuiser jamais la forte ivresse, tourner en dégoût. Ah! cette fin
de Drumont, l'agonie interminable, l'abandon, les soins mercenaires, et puis
les articles exténués du maître, le rabâchage des Bazire et des Mery dans le
journal illustre, la prose pâteuse de l'Action Libérale (l'Action Libérale chez
ce vieux lion !), enfin le rire amer qui s'achève dans la convulsion du dégoût.
J'écris ce mot encore une fois, parce qu'il est
réellement la clef, du moins l'une des clefs du malentendu inexplicable qui a
fait d'un magnifique écrivain français que sa race égale aux plus grands, sobre
et tendu, avec sa pitié mâle et cette puissance de mépris qui porte au rouge
sombre presque chaque page de ses livres, un vieil homme démodé qui s'en va
vers l'avenir, son parapluie sous le bras, tout crotté, avec les Papillaud, les
Méry, les Guérin, les manifestants de la Ligue antisémite, les revanchards de
Déroulède, le public sympathique mais vraiment un peu vulgaire du Boulangisme
et du Panama, dont l'image est inséparable du cuivre des musiques militaires,
des bals publics et des feux d'artifice des Expositions universelles, lui qui
en quelques phrases brûlantes a défini pour toujours cette descente de la
Courtille derrière le drapeau tricolore, tandis qu'un parti vainqueur
organisait patiemment, diligemment, silencieusement, l'exploitation politique
de mon pays. L'histoire contemporaine de 1875 à 1914, en effet, pourrait se
résumer d'un trait : à chaque manifestation des conservateurs, le radicalisme
crispé aux leviers du pouvoir a resserré d'un cran l'écrou administratif. C'est
la lutte bien connue de la femme qui s'épuise en crises de nerfs, et d'un mari
tenace, peu impressionnable, qui d'ailleurs dispose du fonds commun. On peut
parier à coup sûr.
Je l'ai revu pour la dernière fois, le jour de
l'expulsion du cardinal Richard. Il nous est apparu soudain, au haut des
marches du perron de l'archevêché, sa barbe plus grise, presque blanche, les
joues pâles, et son sourire désormais sans ironie, le sourire d'un homme qui
renferme désormais sa force en soi, rompt le contact. Le regard qu'un imbécile
eut cru seulement malicieux, disait clairement : « Je n'ai plus d'amis ni
d'ennemis. » Et une autre lueur brusque, furtive — que je n'ai jamais vu qu'aux
yeux des êtres de très grande race, Léon Daudet, par exemple, ou Mangin —
disait encore : « Je reprends mon secret, je l'emporte. » Derrière lui
s'avançait une sorte de mannequin noir au pas mécanique qui le rejoignit à la
troisième marche. Drumont lui tendit la main comme on jette un os. C'était
Monsieur Arthur Meyer. La foule entonnait le Credo. Un groupe de femmes aux
robes claires, repoussé brutalement par la police, hurla : « Vive Jésus !
»
Que savait-il du jeune homme qu'il frôla de si
près, en passant ? Il ne savait rien. Il posa cependant sur lui un regard
myope, un peu anxieux, dans la grande lumière du jour. Il me tourna le dos. Je
reconnus l'imperceptible mouvement de la nuque et des épaules qui ne trompe
pas, que ne saurait feindre aucun lâche. Puis il s'enfonça au travers de
l'armée de parapluies, disparut dans les hourras, toujours seul, disparut pour
moi à jamais, passa hors du champ de ma propre vie. Le signe était déjà sur lui
d'une mort presque désespérée, au moins consommée dans l'humiliation et le
silence, face à Dieu seul, d'une mort que Dieu seul voit jusqu'au fond.
Marqué d'un tel signe, qu'était-il venu faire
parmi nous? On se le demande. Ces bonshommes en rébellion contre une douzaine
de sergents de ville, le melon bosselé, suant dans leurs jaquettes, et criant «
Vive la Liberté ! », c'était là cette race servile, la monnaie humaine qui
passe de main en main, usée par l'échange et par le temps, dont on ne distingue
plus qu'à peine le millésime et l'effigie, la monnaie qu'un César ou qu'un
Bonaparte jette sur le tapis par poignées. — Notre droit ! disent-ils... Mais
il leur a déjà répondu avec sa force tranquille : « Tout le monde a des droits,
le tout est de savoir s'en servir. » Et quelques années plus tôt, en face de
la conspiration boulangiste, suprême effort du monde conservateur pour réussir
à organiser le désordre avant que l'emportât décidément le radicalisme jovial
et féroce du Midi, lorsqu'il regardait descendre le cortège prodigieux « où déambulaient bras-dessus
bras-dessous, tendrement enlacés, les duchesses et les cocottes, les ducs et
les souteneurs, les membres des grands cercles et les habitués du ruisseau, les
déclassés de « tous les partis, les escrocs de tout poil, les rastaquouères de
tous les pays, Médéric Roue avec son nègre Chevial, l'ancien teneur de baraques
foraines, Abadie, le frère du valet de chambre de Madame de Bonnemain, et, au
milieu de ce carnaval, très correct parmi les débardeurs et les chicards,
Mackau, plein de gravité, représentant « l'Ordre et la Religion », il
avait eu ce mot énorme, à faire pâlir Tacite : « Fort bien. Il faudrait
seulement des reins, pour pousser tout cela ... »
Hélas ! le monde conservateur a poussé une fois,
deux fois, mais les pauvres vieux reins n'ont pas tenu. Il s'est rendormi sur
la France, sans avoir réussi à l'étreindre ... — Ce jour-là, il poussait encore
: « Une foule enthousiaste, écrivait la Croix, à voulu accompagner le vénérable
cardinal, archevêque de Paris, chassé de sa propre maison par une loi inique,
jusqu'à la nouvelle demeure qu'il doit à la générosité d'un fidèle. » ...
En somme, un déménagement avec fanfare.
L'homme que nous venions de voir, si pareil à un
professeur paisible, à quelque érudit de province, pourvu qu'on négligeât deux
ou trois traits essentiels, n'eut point de peine à se perdre dans la foule :
le miracle était qu'il en fût jamais sorti. Toujours on le vit mal à l'aise
dans le tumulte et les ovations, toujours il déçut l'auditoire qui lui
préférait obscurément, sans l'avouer, les Guérin, les Régis, l'aigre Marcel
Habert lui-même, ou Déroulède. Il n'était pas un homme public.
Je ne puis avancer plus loin dans ce livre sans
essayer de détruire en vous l'illusion ridicule d'un Drumont populaire, comme
le furent à leur jour un Rochefort, un Gambetta. Parlant de sa vieille gouvernante
Marie qui pendant les trois mois d'emprisonnement qu'il subit à Sainte-Pélagie
traversait Paris chaque jour pour apporter sous les yeux du guichetier
stupéfait « à un homme, qui se contente « d'une bonne tranche de rosbeef ou
d'un fruit, dequoi nourrir un corps d'armée », il a trouvé ce mot charmant,
tout pénétré de mélancolie : « En aurait t-elle vu, la pauvre femme, depuis
six ans ! des duels, des procès, des prisons.. Et dire que lorsqu'elle est entrée
chez moi, elle devait entrer chez un curé ! La Supérieure qui voulait son bien
lui a dit : Entrez chez Monsieur Drumont, c'est la même chose. » — Qui sait ?
Du moins il aurait pu n'être qu'un homme de
bibliothèque, de rêverie, de promenade solitaire, de conversations sous la
lampe, la main sur la page écornée d'un livre, — l'homme d'une maison dans les
arbres, d'une gouvernante, d'un cheval et d'un chien, avec le reflet rouge du
feu sur la nappe, la belle soupière fumante, et le vin qui rit dans les verres.
Avant les trains de plaisir et les autocars, la vieille province nourrissait
tant et tant de ces philosophes inconnus, maldisants mais débonnaires, un peu
gaillards, un peu sceptiques, à mi-chemin du notaire et du curé, rusés comme
des filles, ayant dans le petit coin de la cervelle la généalogie d'un chacun,
et qui, contant toujours, ne s'en laissaient pourtant pas conter... Il aurait
pu encore être autre chose. Oui, né pauvre, marqué du sceau d'un génie sobre et
dur, de ce génie, à la fois lucide et volontaire, qui n'apporte à l'homme
aucune espèce de consolation, mais seulement une faim terrible de justice,
écolier malchanceux, fonctionnaire médiocre, on l'aurait vu s'aigrir peu à peu,
jusqu'à l'âge de la retraite, en culottant des pipes. Il aurait maudit la
société, comme pas mal d'imbéciles, pour finir au fond d'une brasserie, devant
un bock tiède.
La Société ?... Il en avait l'expérience précoce,
l'expérience d'un gamin de Paris, qui descend la rampe à califourchon, et
s'arrête parfois aux paliers, regarde par le trou des serrures, surprend le
geste, le mot, qui découvre à une imagination impubère, dix ans trop tôt, la
vérité des êtres — plus brûlante qu'aucun alcool. Je l'entends qui raconte
l'histoire d'une maison, de sa maison, de la maison, où il est né, où les siens
ont habité vingt-cinq ans.
C'était une maison très convenable, où l'on ne
recevait pas de locataires suspects, où il était défendu de faire du bruit ; et
je suis effrayé de tous les drames qui se sont succédé dans cet immeuble si
bien tenu. Deux locataires sont devenus fous, il y a eu deux infanticides, le
tailleur du cinquième s'est jeté par la fenêtre. Le mari d'une brave et digne
cuisinière a violé ses trois filles avec lesquelles je jouais enfant, et qui
étaient déjà violées à dix ans ; il fut envoyé au bagne.
Le concierge et sa femme formaient un couple
étrange : elle, bouffie d'une graisse huileuse ; lui, velu et noir ; ils
vivaient dans une loge absolument sombre et d'une fétidité repoussante, au
milieu de chats et de cochons de lait. Du matin au soir, sans mettre jamais les
pieds dehors, l'homme travaillait de son état de cordonnier, avec une lampe et
un globe d'eau devant lui ; il n'avait d'autre joie que de dire des saletés aux
petites filles de la maison et les pères venaient lui donner des coups. Quand
je passais sur le palier du troisième, j'avais toujours un frisson devant cette
porte qu'on ne voyait jamais s'ouvrir. Là étaient venus jadis s'installer une
femme d'un certain âge et son mari ; ils avaient une petite fille, une
blondinette ravissante que la mère idolâtrait. Un jour, l'enfant descendait
l'escalier toute joyeuse, avec son cerceau, pour aller aux Tuileries. La mère
lui dit : « Voyons, fais attention en descendant ». — « N'aie pas peur, maman
», répondit la fillette et, en roulant, elle s'embarrassa dans son cerceau et
roula les trois étages sur le dos... Elle avait la moelle épinière brisée et
vécut six ans comme cela.
La mère s'enferma avec sa fille, ne voulant plus
sortir, farouche, encombrant la chambre de la petite de jouets merveilleux.
L'enfant mourut un mardi gras, au moment où le cortège débouchait dans un bruit
de fanfares... D'en bas on apercevait une fourmilière humaine, tout le monde
était aux fenêtres, criant, appelant les retardataires : « Le voilà, le voilà,
les Mousquetaires arrivent... Dépêchez-vous ! Voilà le Bœuf ? »
Vous trouverez peut-être une telle page un peu
gauche. Elle l'est en effet. Ce n'est probablement pas une page
d'anthologie. Que nous importe ? Chacun
sait que le vieil écrivain a eu l'idée un jour de solliciter un fauteuil à
l'Académie française d l'Académie française lui a préféré Marcel Prévost...
Non! je ne vous donne pas ces lignes pour ce qu'il est convenu d'appeler un
petit chef-d'œuvre, mais j'y reconnais
l'accent, l'inflexion familière
d'une voix amie,
avec l'imperceptible
frémissement d'angoisse où se trahit la vie, la vie douloureuse, la vie sacrée,
celle qu'on ne trouve pas dans les écritoires.
Certes, nul moins que lui n'était capable de
fignoler la rude et pesante matière de son œuvre, et d'ailleurs elle défie tout
fignolage, elle casserait le burin et la lime. Il ne faut pas chercher à la
prendre en détail, mieux vaut l'accepter telle quelle, chapitre après chapitre,
dans le formidable mouvement de l'ensemble qui ressemble à un arrachement. Et
il l'a arraché en effet. Qu'on y pense ! Quinze volumes si denses, si lents,
qui ont l'air de ramasser au passage les faits et les hommes, ainsi qu'une
troupe solide regroupe les traînards et les fuyards, grossit à chaque pas en
avant, et finit par montrer à l'ennemi un front irrésistible. Oui, c'est ainsi
qu'il faut le peindre, à la tête de ce monde vivant et grouillant qu'il a tiré
des profondeurs de l'histoire contemporaine, cent fois plus secrète que la plus
ancienne histoire, de ces milliers de bonshommes aux noms vrais, aux noms
connus, ordinaires, presque usuels, mais qu'il a su seul — lui seul — faire
entrer de gré ou de force, à reculons, dans son rêve tragique, comme un
dompteur pousse du manche de fouet, sous le faisceau du projecteur, ses lions
et ses hyènes. Oui, sans doute... il aurait pu être le philosophe rustique, le
petit Montaigne de chef-lieu de canton. Et il aurait pu être aussi, dans la
pauvre jaquette du fonctionnaire un raté aigri, pittoresque. Mais il n'a été
réellement ni l'un ni l'autre, parce que ni la curiosité ni l'envie n'eussent
rassasié son cœur. Non, rien n'eut jamais rassasié son cœur, parce qu'il
l'avait creusé lui-même trop profondément, trop tôt, trop tôt surtout, de ses
propres mains. Vieux maître à l'humeur bourrue, vieux maître qu'on disait si
plein de soi, ingrat et jaloux, vieux rebelle, pourtant si docile à la louange,
avec vos ruses, vos manies, et cette impayable idée que vous aviez d'enterrer
vos louis d'or ou de les fourrer dans des pots, magnifique avare qui jetiez
votre vie à pleines mains, artiste ombrageux, nerveux comme une femme, et qui
dûtes si longtemps subir l'amitié de tant de nigauds — les pires, les nigauds
utiles et sympathiques auxquels, en soufflant de fureur dans votre nez, vous
tendiez une patte de velours ! Ah ! plus que Balzac ou nos russes même,
plus qu'aucun inventeur de visages et de voix humaines, vous étiez le
prisonnier de ce monde que vous aviez fait si pareil au vrai, trop pareil, un
rien trop, juste assez pour
qu'après une lutte
épuisante il fût votre vainqueur, prît enfin possession de vous.
Lorsqu'on vous aime, on sait cela, vieux maître
assez dur... Seulement ce n'est pas facile à dire. Et d'abord on voudrait que ce
nom de Drumont fut resté vivant. Mais ni l'amour ni la haine ne le portent plus
; il est entré dans l'histoire, — dans ce vestibule de l'histoire, où, comme
dans le fameux putridado de l’Escurial, il faut que les pauvres cadavres
attendent humblement leur tour, et qu'ils aient achevé leur misérable stage de
défunts.
Lui, n'attendra pas son tour. Il n'a jamais
attendu. Lorsqu'un de ses collaborateurs revenait blessé d'une rencontre au
parc de Saint Ouen, à l'île de la Grande Jatte ou à Villebon, il l'accueillait
d'un regard navré, traversé d'éclairs soudains, et cette voix un peu traînante
... — « Voyez-vous, cher ami, sur le terrain, il faut commencer par
foncer. Je pense que vous avez négligé cette excellente recommandation ? Oui,
il fallait foncer, foncer tout de suite, cher ami, et vous l'auriez eu. » Puis
il caressait de la paume sa main rhumatisante, avec un ronronnement de plaisir.
On a raconté cent fois ses duels, la course en
voiture de remise, l'humeur de l’homme qui n'aime pas se lever matin, peste
contre la pluie, le vent, un brouillard funeste, mortel — absolument mortel,
mon ami ! — « Mais qu'est-ce que j'ai pu faire au bon Dieu pour avoir
aujourd'hui un temps comme ça ! Cher ami, je devrais être bibliothécaire ou
curé, je suis un simple, un doux, un solitaire. Je ne comprends rien à la vie
moderne. Pourquoi les *** (il prononçait ***, en avançant les lèvres)
refusent-ils de me laisser tranquille ? Ces gens-là sont fous, mon ami, des
fous dangereux. Quelle tristesse ! Nous sommes des conquis, des êtres
dépouillés de leur droit, des « diminuti capite »... Avec ça, je m'en vais me
battre contre la volonté formelle de la Sainte Église, je tombe sous le coup de
graves censures. On ne se contente pas de m'exproprier de la terre, on prétend
m'exproprier du ciel. »
II arrivait en avance, toujours en avance. « Ah!
ce Mourlon, quel secrétaire ! Tantôt en avance, tantôt en retard, jamais à
l'heure, il empoisonne ma vie. Je l'ai vu, dès la première minute, je suis sans
excuse : il a une main turpide. Il est turpide de paresse. »...
— Nous y sommes, Maître » disaient les témoins un
peu pâles.
Alors il gagnait sa place en grommelant — « des
chaussures humides, quelle torture ! » — ou, tout à coup, on voyait rire son
dur visage, et c'était l'un de ces mots qu'il avait parfois, si ingénus, si
tendres, perce qu'un vol de pigeons avait traversé le ciel — oh! ce froissement
de soie dans l'air liquide! — ou qu'il avait flairé de son nez gourmand la
forêt toute proche, la première haleine d'avril... Et déjà il fronçait le
sourcil, clignait ses yeux myopes pour apercevoir l'adversaire, tache blanche
entre deux taches noires, l'état du terrain, sa pente ; puis il haussait
doucement les épaules... Alors un dernier regard vers l'obstacle, un
frémissement imperceptible, et il avait noué à la poignée de l'épée sa main
petite et pâle, dont il était fier. Aussitôt il se jetait en avant.
Nous tenons du marquis de Mores le récit de la
rencontre fameuse de son ami avec le capitaine Cremieu-Foa, où ces deux
adversaires finirent par s'enferrer. « Drumont, dit-il, fonçait à son habitude
comme un véritable sauvage. Je l'assistais pour la première fois, et j'ai été
tout de même un peu surpris. Jamais je n'avais vu tant de poils sur une
poitrine : il est velu comme un ours. »
Non, il n'attendra pas le bon plaisir des professeurs,
l'homme mort le nez au mur, par un glacial soir d'hiver, seul, absolument seul,
las de jouer la comédie de la résignation, d'une résignation impuissante à
détendre son dur vieux cœur crispé. Il était oublié et ruiné, deux formes à
peine différentes d'un même oubli; il était retombé dans le silence et la
pauvreté, avec cette grave rumeur de la rue à son oreille, la rue désormais
vide d'amis, vide d'ennemis, la rue d'où rien ne monte, d'où rien ne montera
plus... Mieux qu'aucun autre, pourtant, il avait connu Paris, « mon Paris », auquel
il a donné un livre triste et charmant, que personne ne lit aujourd'hui, bien
entendu, et qu'on voudra moins encore lire demain, parce que les chemins qu'il
a aimés, les rues profondes, secrètes, avec leurs beaux arbres débordants, les
nobles murs des hôtels, ou les étroites petites maisons si confiantes, si
familières, ornées de pots fleuris et de cages d'oiseaux, auront été livrés aux
lugubres entrepreneurs de fer et de ciment. Il fuyait Paris, il tournait le dos
à sa ville, comme à tout ce qu'il avait servi. Mais dans la maison campagnarde,
pleine, l'hiver, du sifflement de la bise et du croassement des corbeaux, il
devait retrouver encore un passé plus beau, plus déchirant, le souvenir des
étés magnifiques tout vibrants d'une rumeur de gloire, quand il rentrait,
harassé, infatigable, des belles promenades vers Champrosay, tenant par la main
le jeune garçon aux cheveux blonds qui ressemblait à une jolie fille et qui s'appelait
Léon Daudet... Aux champs comme à la ville, hélas ! chaque route ne menait
nulle part. Mais le seul lâche, en mourant, retrouve le geste des bêtes,
cherche une issue. Lui, faisait face, peu à peu, tout doucement, afin qu'il
n'en parût rien aux derniers amis venus pour le plaindre. Il disait gentiment :
— « La solitude ? je ne m'en aperçois pas, je vous assure. Et puis, vous savez,
le soir de la vie n'est pas ce qu'on pense. Il apporte sa lampe avec lui. »
Non ! il n'était pas fait pour voir un jour la
victoire face à face, l'homme qui parlait avec tant de naturel et d'amertume le
langage des vaincus. Mais assez d'imposteurs nous ont joué depuis la comédie de
l'optimisme, à commencer par les carabiniers de l'ancienne Action libérale qui
finirent par investir, cerner un Drumont vieilli dans une Libre Parole dévastée
où ils plantèrent leur pavillon jaune. L'indestructible Monsieur Piou, bientôt
centenaire, continue à mâcher entre ses gencives les mêmes promesses jamais
tenues, les mêmes défis oratoires qui s'achèvent en un rôt paisible, la même
rhétorique aussi vide, aussi creuse que la poitrine de ces hommes marmots. Par
ailleurs, des vieillards de quinze ans briguent la succession, suivent au
collège des cours de bonneteau politique, viennent disputer à l'Institut
catholique de Paris, devant de bons gros chanoines et des prélats effondrés, la
fameuse coupe d'éloquence de « La Drac », avec un poisson rouge dedans.
Ah! plutôt que les affreux petits cancres bavards
qui feront demain d'agiles sous-secrétaires d'État, souhaitons l'avènement de
jeunes Français au cœur sombre ! Le désespoir est un terrible gâcheur d'hommes.
Mais qui a une fois mordu sa bouche glacée ne craint plus la prison ni la mort.
Qui part avec ce silencieux camarade ne combat plus pour sa vie, mais pour sa
haine, et ne se rendra pas.
Je n'écris pas ce livre, naturellement, pour les
curieux, ni les amateurs, — ni les amateurs de vies romancées, ni les amateurs
de mensonges. Drumont est oublié, soit ! Je ne parle pas pour ceux de sa génération
qui survivent, qui survivent à tout, qui se survivent — je n'écris pas pour
les contemporains de Monsieur Sadi-Carnot. L'auteur de la France juive n'a pas
fondé une école ni fait d'élèves, peut-être parce qu'il n'était lui-même
l'élève de personne. Qui ne voit d'ailleurs qu'une telle œuvre ne saurait tenir
toute entière dans une boîte à fiches ? Elle n'appartient pas plus à la
génération précédente qu'à la nôtre, ou à celle qui suivra demain. Elle ne
conclut pas, elle appelle.
Pour moi, j'aurai fait ma tâche, servi selon mes
forces le vieux maître mort, si je peux transmettre à quelques jeunes gens de
ma race la leçon d'héroïsme que je reçus jadis quand je n'étais qu'un petit
garçon. Sera-t-elle entendue, je ne sais. Cette grave tristesse, ce mépris qui
brûle sans flamme, ainsi qu'un tison sous la cendre, cette colère sans éclat,
ce rauque soupir de lion qui tant de fois m'a serré le cœur, trouveront-ils
aujourd'hui leur écho ? Le trouveront-ils demain ? Cette génération
est-elle encore assez vivante pour soutenir l'épreuve d'une clairvoyance
désespérée ?
Hélas, autour des petits garçons français penchés
ensemble sur leurs cahiers, la plume à la main, attentifs et tirant un peu la
langue, comme autour des jeunes gens ivres de leur première sortie sous les
marronniers en fleurs, au bras d'une jeune fille blonde, il y avait jadis ce
souvenir vague et enchanté, ce rêve, ce profond murmure dont la race berce les
siens. Ils ne savaient pas trop l'histoire des professeurs, mais de tant de
dates, de traités signés, de batailles, ils avaient gardé l'essentiel, à leur
insu, ainsi qu'ils rapportaient des vacances, sur leurs joues vermeilles, tout
le sauvage et doux été. L'histoire scolaire gardait ses lunettes, l'autre
avait son visage de fée, son regard pensif, et on ne sait quoi de plus tendre,
de plus familier, qui était justement le regard de la première femme qu'ils
eussent aimée, leurs jeunes mamans aux belles mains qui sentaient la confiture
ou l'arnica, ou la pâte fraîche un matin de Chandeleur. Les vieilles querelles
publiques, oubliées avant notre naissance, restaient pétrifiées dans les
livres, et pourtant qui de nous n'avait cru les reconnaître tel jour,
ressurgies brusquement à la table familiale, saisies au vol dans l'éclat du
regard paternel, le geste d'un poing fermé !
En 1872 un papa royaliste n'aurait pu nommer le
bonhomme Thiers (que les communards nommaient Foutriquet) sans mettre en cause
du même coup une armée de fantômes — les trois Glorieuses, Louis-Philippe, la
duchesse d'Angoulême, Benjamin Constant, que sais-je ? Aujourd'hui la guerre
écrase tout. L'énorme événement de la guerre — énorme parce que l'intelligence
n'a pu encore l'embrasser tout entier — reste comme suspendu entre l'avenir et
le passé, informe. Alors que nous remontions si aisément le cours d'un siècle,
que certains épisodes révolutionnaires nous étaient aussi familiers, aussi
proches que le dernier siège de Paris ou la charge de Reischoffen, les jeunes
hommes d'aujourd'hui parlent de la mobilisation de 1914 comme nous eussions
parlé de la bataille de Fontenoy ou du parlement Maupeou. L'histoire de la
guerre elle-même n'a pour eux ni figure ni mouvement propre, elle n'est dans
leur souvenir qu'un désordre mi-tragique, mi-comique, une époque absurde et
bruyante à peine ennoblie par la constante obsession de la mort — mais quelle
mort ? Si peu semblable à l'événement sombre et secret, mais un accident
brutal, glorieux sans doute, d'ailleurs presque attendu, presque banal, vanté
par les cent mille gueuloirs de la Presse et pour lequel un million de
linotypes, dans toutes les langues du monde, débitent des consolations en série
où les plus beaux mots, les mots magiques, font leur besogne à la tâche, obscurément,
sous la surveillance des contremaîtres du moral de l'arrière, comme les petites
femmes à bas de soie tournent les obus.
Nul homme de l'avant qui n'ait senti aux heures
noires le poids de ces prétentieuses sottises imprimées que nous ne daignions
pas lire, mais que nous retrouvions malgré nous, au premier village, dans la
bouche goguenarde du bistro. Du moins pouvions-nous mépriser l'espèce de
sublime, encore mal connu, mal défini, que la publicité américaine achève
aujourd'hui de révéler au monde, le sublime niais. Au lieu que d'innombrables
garçons sans défense connurent cet écœurement, cette saturation, à l'âge où
nous apprîmes l'héroïsme, nous autres, tout doucement, sur les genoux du vieux
Corneille. Mon Dieu, s'ils l'avaient bien cherché, cet héroïsme, ils l'eussent
trouvé dans leurs cœurs, leurs propres cœurs ! Ils n'osaient pas. C'est à nous
qu'ils le demandaient, et nous leur arrivions couverts de poux, après deux
nuits passées dans des wagons sans vitres, si las, si las, avec ce terrible
goût de vivre, ce désir terrible de vivre, que nous n'avions pu étouffer encore,
que nous n'étoufferions jamais.
Permission de détente, écrivaient les Bureaux.
Détente, hélas... Alors, comment soutenir ces regards si purs ? Que de fois
nous arrêtâmes sur leurs lèvres la question qu'ils allaient poser, d'un rire
imbécile, du même rire ingénuement sacrilège dont un adolescent raille son
premier amour. Et cependant, la vie si dure, l'interminable ennui des saisons,
d'une année à l'autre année, devant la plaine grise, cette vie avait son
secret. Après des semaines et des semaines de résignation, tout à coup, de
l'abîme de notre misère, sortait une. espèce de joie pure et nue,
merveilleusement dépouillée, non charnelle, incommunicable. Il fallait bien du
temps pour former au-dedans de nous, peu à peu, ainsi qu'une émeraude ou qu'un
rubis, cette petite chose éclatante, et elle s'évanouissait aussi vite. Nous la
découvrions par hasard, et, sitôt découverte, elle nous échappait de nouveau,
laissant au cœur une plaie lumineuse qui brillait parfois tout un jour... Avec
qui aurions-nous partagé cette minute de grâce ? Elle n'apportait rien de
nouveau que nous n'eussions déjà senti bien des fois ; la passion de la vie,
l'acceptation délibérée de la mort, une espérance humble et fervente — mais
tout à coup, comme éclairées du dedans, éblouissantes pour nous seuls... Pour
nous seuls. Car il arrivait qu'un voisin plus proche, s'arrêtant de frotter sa
baïonnette avec de la terre, surprit notre regard au vol d'un autre regard qui
interrogeait à peine, tendre et railleur. Alors nous éclations de rire ensemble,
et tout semblait dit pour jamais.
Qui nous pardonnera d'avoir fait d'une colossale
aventure une sorte de drame intérieur ? Mais plus impardonnables encore
d'avoir prétendu imposer à nos fils, à nos neveux, à de jeunes têtes libres,
non pas ce drame même, seulement sa pâle et monotone image, inexorable
d'ennui ! Que leur importe un débat de conscience depuis longtemps résolu
? Nous les voulons convaincre d'ingratitude quand ils n'ont reçu de nous que la
confidence de nos misères. Prétendions-nous leur faire partager à vingt ans, la
déception de notre jeunesse manquée, nos regrets, nos rancœurs ? Nous
sommes la génération sacrifiée, disons-nous. Utile parole, pourvu qu'elle
s'adresse à des aînés. Son véritable sens risque bien d'échapper à la génération
cadette, qui sait déjà qu'elle est désignée pour nous survivre, et que, d'une
manière ou d'une autre, par ses propres moyens, tôt ou tard, la vie se fut
chargée de nous sacrifier... Alors, qu'est-ce que ça peut bien lui fiche, mon
Dieu ! Nous entrerons dans la carrière ... chantent tour à leur les jeunes gens
de tous les siècles. Oui : mais quand nos aînés n'y seront plus. Hé bien, nous
y sommes encore. Estimez-vous donc heureux, disent-ils.
En somme, nous barrons l'histoire, et nous la
barrons pour rien. Lorsqu'ils tournent la tête vers le passé, nos fils ne
voient plus à l'horizon que ce matériel immense, inutilisable, les caissons par
dizaines de mille, les plateaux, les fourgons, de vieux autobus, des Rimailho
éventrés, des bombardes d'un autre âge, une montagne de fusils, un stock
d'hommes de zinc, de pyramides et de victoires cagneuses, toutes nues, qui
grelottent sous la pluie de décembre. Parmi cette ferraille hors d'usage, avec
nos tristes habits civils, nos croix, notre air anxieux, on dirait que nous
allons revendre — revendre la guerre que nous avons faite, pauvres diables —
nous autres guerriers. Cela ne s'était jamais vu. On n'avait jamais vu de ces
soldats-citoyens, soldats qui ont oublié leur victoire quelque part, ils ne
savent pas où, — soldats de la paix, citoyens militaires, si mal à l'aise dans
leur peau recousue en plusieurs morceaux, et qui, faute de mieux, revendiquent,
revendiquent, revendiquent, combattants-syndiqués, combattants honoraires, qui
ne se sont jamais résignés à choisir une fois pour toutes, entre la gloire et
l'oubli, virilement prodigieux naïfs, qui se font l'écho des vieilles
prédicantes puritaines, jurent que la guerre est désormais impossible, et n'en
réclament pas moins pour leur ancienne profession décriée, déshonorée, inutile
par surcroît, une espèce de considération que les gens de bon sens n'accordent
qu'aux métiers honnêtes et avantageux ! Âmes tendres, qui n'ont pas cessé de
déplorer les dégâts qu'ils firent, avec l'arrière-pensée que, l'ennemi hors de
cause, on va leur présenter la note des frais ! — Héros désaffectés qui
voulûtes l'admiration des paroisses et ne pourrez jamais rien contre la
redoutable concurrence des morts, des vrais morts, lesquels ont d'ailleurs sur
vous le suprême avantage d'élire les députés radicaux par la grâce des préfets
de la République, — car ils ne vous élisent même pas, ces vieux copains, ils
vous ont laissés tomber froidement, et Dieu sait s'ils sont froids, les frères
! Citoyens vainqueurs, on ne lira pas demain vos noms sur les pyramides
municipales, vous devrez mourir de la mort d'un chacun, pousser votre suprême
sueur dans des draps blêmes, et il n'y aura derrière vos cercueils qu'un piquet
de bonshommes entourant un drapeau de fanfare, flambant neuf. Vieux amis des hauteurs
battues par le vent, compagnons des nuits furieuses, troupe solide, troupe
inflexible, magnifique mâchoire resserrée trois ans, pouce à pouce, sur la
gorge allemande, et qui reçûtes un jour, en pleine face, le jet brûlant de
l'artère et tout le sang du cœur ennemi, — ô garçons ! ... le onze novembre
nous bûmes le dernier quart du vin de nos vignes, le onze novembre nous
rompîmes le dernier pain cuit pour nous.
On peut faire de son mieux sa page d'histoire,
mais celui qui l'a faite n'est généralement pas celui qui la raconte. Les marchands de livres
gardent l'avantage un siècle ou deux. Puis
l'événement remonte lentement de l'oubli, surgit majestueusement des
profondeurs qui le reçurent jadis, dans la conscience de la race. La race qui
l'avait pieusement, saintement recouvert, le découvre de nouveau. De nouveau
nous serons pesés dans des mains fraternelles, jugés par un regard vivant !
Futures petites mains qui tournerez les feuillets, regards qui chercherez de
page en page nos charges naïves, nos clairons,
nos tambours, qu'importe ce que nous fîmes ou ne fîmes pas, bien avant que vous fussiez nés, dans
cette plaine que vous voyez peinte sur le livre en ocre et en noir, avec les
pompons blancs des explosions, les chevaux qui galopent, et ces engins bizarres ! Le livre d'images ne vous mentira
pas : nous sûmes faire face. Nous sûmes réellement faire face. Oui, bien avant
que fussent nés votre père ou votre aïeul, nous avions regardé fermement non point la mort seule, mais entre vous et nous ce trou plus noir, l'injustice,
l'oubli, et n'espérant plus
reprendre notre victoire
aux menteurs, insoucieux d'un vain procès, la main dans la main de ces
fils dont nous sommes peu sûrs, nous nous endormîmes, pour nous réveiller en
vous !