Du mensonge et des menteurs, de l’imposture et des imposteurs

 

 

Georges Bernanos, in Les enfants humiliés, Gallimard, 1949, pp. 119 sqq.

 

 

 

 

 

[…]

Dans mes modestes rapports avec les hommes, il n'est pas un de leurs mensonges dont je ne sois capable de me rendre un moment complice, car le menteur sait le faire conforme à ce que j'attends de lui, il donne un regard et une voix à mon rêve. Le plus bête des mensonges a d'ailleurs je ne sais quoi de tou­chant, et comme la beauté du diable. Mais leur faiblesse est de se tenir ensemble, d'être liés entre eux par une logique intérieure si rigoureuse que le déchiffrage d'un seul risque de donner la clef de tous les autres, car il n'y a pas deux façons, pour chacun de nous, de mentir contre soi-même.

Je ne crois plus aux imposteurs depuis que j'ai écrit l’Imposture, ou du moins je m'en fais une idée bien différente. C'est un livre qui m'a coûté beaucoup de peine, dont je suis sorti ébranlé comme d'une épreuve, au-dessus de mes forces, et la dernière ligne écrite, j'ignorais encore si l'abbé Cénabre était oui ou non un imposteur, je l'ignore toujours, j'ai cessé de m'interroger là-dessus. Pour mériter le nom d'imposteur, il fau­drait qu'on fût totalement responsable de son mensonge, il faudrait qu'on l'ait engendré, or tous les mensonges n'ont qu'un Père, et ce Père n'est pas d'ici. Je crois que le mensonge est un parasite, le menteur un parasité, qui se gratte où cela le démange. Il n'est certainement pas inter­dit de se défendre contre les mensonges d'autrui, parce que si étranger qu'il paraisse à notre nature, quelque répugnance qu'il nous inspire — ou peut-être en raison de cette répugnance — nous ne sommes jamais sûrs qu'il ne trouvera pas en notre propre fonds un autre mensonge complice, à quoi il est par avance mystérieuse­ment accordé, pour une abjecte fécondation. Car il n'y a pas de mensonge, il y a des générations de mensonges, le  mensonge  n'est nullement  une création abstraite de l'homme et le mentir un jeu analogue à celui des échecs, comme le croient volontiers les diplomates d'église ou d'ailleurs, chaque mensonge est vivant, bien vivant, un men­songe, en terrain favorable, se reproduit plus vite que la mouche du vinaigre. Prétendre les classer par espèces et par genres serait une entreprise vaine, non moins vaine l'illusion de juger du menteur sur son mensonge, alors que l'expérience nous apprend si peu de chose touchant l'évolu­tion de cette maladie qui, à l'exemple de la vé­role, épargne presque indéfiniment des médiocres et pourrit d'un coup jusqu'à l'os des êtres sains, forts et purs. Il est peu d'hommes qui, à une heure de la vie, honteux de leur faiblesse et de leurs vices, incapables de leur faire front, d'en surmonter l'humiliation rédemptrice, n'aient été tentés de se glisser hors d'eux-mêmes, à pas de loup, ainsi que d'un mauvais lieu. Beaucoup ont couru plus d'une fois, impunément, cette chance atroce. L'imposteur n'est peut-être sorti qu'une seule fois, mais il n'a pu rentrer. C'est bien joli de dire qu'il le fait exprès, qu'en sait-on ? Ce qu'il a quitté ne se signalait guère au regard, et face à tant de portes qui se ressemblent, il désespère de reconnaître la sienne, il n'ose même plus engager sa clef aux serrures, par crainte de recevoir sur la tête le pot de chambre du propriétaire courroucé.

D'ailleurs, à quoi bon ? La société l'embauchera tel quel, et même elle le préfère ainsi. — « Je sais parfaitement que vous n'êtes pas ce que vous dites, mais je ne suis pas non plus ce que je prétends être. On me donne le nom d'Ordre et je ne mérite que celui de Compromis. Je me mo­que qu'il y ait au-dessus de moi tout le Bien que je renonce, puisqu'il n'y a au-dessous de moi que le Pire. Moi ou Rien. J'ai porté ce défi au bon Dieu lui-même et il ne l'a pas relevé. La malé­diction lancée sur le monde, l'esprit du monde, ne m'atteint que de biais, comme à regret. L'es­sentiel, d'ailleurs, est qu'on ne m'ait pas coupé les vivres. « Rendez à César ce qui appartient à César », voilà un langage que je comprends, et il assure jusqu'à la fin des temps l'équilibre de mon budget. Je suis assez riche pour fournir un état civil à qui m'en demande. Ce que vous êtes réellement, je l'ignore, je ne sonde jamais les cœurs ni les reins, mes services ne disposant pas de l'outillage indispensable à cet effet. N'ayez donc aucune inquiétude. Je ne prendrai de vous que ce qui m'appartient déjà, un mensonge qui serait pour vous sans grand profit mais non sans risque, et à quoi, par mon aide, vous ferez ren­dre cent pour un. Quant à ce que vous avez vo­lontairement perdu, je me garderai bien de vous le restituer. Vous vous êtes condamnés à ne rien valoir par vous-mêmes, à tenir tout du titre, de la fonction, c'est-à-dire de moi. Je hais l'individu, les institutions seules m'importent. Même expert en son métier, l'homme sincère me fait perdre par ses vains scrupules et son incessant contrôle plus que ne saurait me rapporter son travail consciencieux. Le faux juge, le faux soldat, le faux penseur, le faux prêtre, ne me donnent as­surément pas grand'chose, mais ils le donnent dans l'esprit qui me plaît. Ils tiennent à la fonc­tion faute de tenir à eux-mêmes, ils tiennent à la fonction comme l'acarus sarcopte à la peau, et dé­pendent du prestige qu'elle leur confère ainsi que cet animal du sang de son nourricier. Ils brûlent de servir, avec le leur, tous les prestiges, car tous les prestiges sont solidaires et rayonnent de moi. La multiplication des imposteurs, loin de me com­promettre, renforce la puissance de l'État. Dans une société qui ne compterait que des imposteurs, l'État serait dieu, les imposteurs le feraient dieu. Il ne faudrait pas moins d'un dieu, en effet, pour donner une réalité à des apparences et faire quel­que chose de rien. Marchez donc hardiment, non vers le but que la Providence vous assigna jadis, mais dans la route étroite que je trace à mesure devant vous et qui, je ne vous le cèle pas, tourne en rond. Tourner en rond, cela s'appelle avan­cer. Je ne vous promets pas un avenir, je garantis votre avancement. Il serait fou que vous attendiez de moi que j'ajoute quoi que ce soit à votre médiocre substance, je ne dispose pas des secrets de la vie. Les honneurs et les dignités dont je vous coiffe donneront seulement l'illusion d'un accroissement de taille et de poids. A la mort, le bon Dieu n'aura que la peine de détor­tiller les mètres de papier d'or, d'argent ou d'étain, et de vous sortir de cette volumineuse en­veloppe ainsi qu'un minuscule berlingot.

Je n'écris pas ces lieux communs sans tristesse. Leur banalité ne m'écœure pas moins que vous. J'ai l'air de rire au nez des prestiges alors que je me désespère de les voir bientôt à la merci du premier venu.

 

[…]

 

 

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